Editions Gentleman-CambrioleurCollection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University, Bloomington
Source:
Daudet, Alphonse. Lettres de mon moulin.
Paris: Charpentier, 1890.
Alphone Daudet
Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant un
mas bâti près de la route au fond d'une grande
cour plantée de micocouliers. C'est la vraie maison du
ménager de Provence, avec ses tuiles rouges, sa large
façade brune irrégulièrement percée, puis
tout en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les
meules, et quelques touffes de foin brun qui dépassent...
Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé? Pourquoi
ce portail fermé me serrait-il le coeur? Je n'aurais pas
pu le dire, et pourtant ce logis me faisait froid. Il y avait
trop de silence autour... Quand on passait, les chiens
n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier...
A l'intérieur, pas une voix! Rien, pas même un
grelot de mule... Sans les rideaux blancs des fenêtres
et la fumée qui montait des toits, on aurait cru
l'endoit inhabité.
Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour
éviter le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans
l'ombre des micocouliers... Sur la route, devant le mas,
des valets silencieux achevaient de charger une charrette de
foin... Le portail était resté ouvert. Je jetai un
regard en passant, et je vis, au fond de la cour, accoudé,
&mdash la tête dans ses mains, — sur une large table de pierre,
un grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des
culottes en lambeaux... Je m'arrêtai. Un des hommes me dit
tout bas:
— Chut! c'est le maître... Il est comme ça depuis le
malheur de son fils.
A ce moment une femme et un petit garçon, vêtus de
noir, passèrent près de nous avec de gros
paroissiens dorés, et entrèrent à la
ferme.
L'homme ajouta:
— ... La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe.
Ils y vont tous les jours, depuis que l'enfant s'est tué
... Ah! monsieur, quelle désolation! ... Le père
porte encore les habits du mort; on ne peut pas les lui faire
quitter... Dia! hue! la bête!
La charrette s'ébranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir
plus long, je demandai au voiturier de monter à
côté de lui, et c'est là-haut, dans le foin,
que j'appris toute cette navrante histoire...
Il s'appelait Jan. C'était un admirable paysan de vingt
ans, sage comme une fille, solide et le visage overt. Comme il
était très beau, les femmes le regardaient; mais
lui n'en avait qu'une en tête, — une petite Arlésienne,
toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontrée
sur la Lice d'Arles, une fois. — Au mas, on ne vit
pas d'abord cette liaison avec plaisir. La fille passait pour
coquette, et ses parents n'étaient pas du pays. Mais Jan
voulait son Arlésienne à toute force. Il
disait:
— Je mourrai si on ne me la donne pas.
Il fallut en passer par là. On décida de les marier
après la moisson.
Donc, un dimanche soir, dans la cour du mas, la famille
achevait de dîner. C'était presque un repas de
noces. La fiancée n'y assistait pas, mais on avait bu
en son honneur tout le temps... Un homme se présente
à la porte, et, d'une voix qui tremble, demande à
parler à maître Estève, à lui seul.
Estève se lève et sort sur la route.
— Maître, lui dit l'homme, vous allez marier votre
enfant à une coquine, qui a été ma maîtresse
pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve: voici des
lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise;
mais depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne
veulent plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'après
ça elle ne pouvait pas être la femme d'un autre.
— C'est bien! dit maître Estève quand il eut
regardé les lettres; entrez boire un verre de muscat.
L'homme répond:
— Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.
Et il s'en va.
Le père rentre, impassible; il reprend sa place
à table; et le repas s'achève gaiement...
Ce soir-là, maître Estève et son fils
s'en allèrent ensemble dans les champs. Ils
restèrent longtemps dehors; quand ils revinrent,
la mère les attendait encore.
— Femme, dit le ménager, en lui amenant son
fils, embrasse-le! il est bien malheureux...
Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait
toujours cependant, et même plus que jamais, depuis
qu'on la lui avait montrée dans les bras d'un
autre. Seulement il était trop fier pour rien dire;
c'est ce qui le tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il
passait des journées entières seul dans un
coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait à
la terre avec rage et abattait à lui seul le travail
de dix journaliers... Le soir venu, il prenait la route
d'Arles et marchait devant lui jusqu'à ce qu'il
vît monter dans le couchant les clochers grêles
de la ville. Alors il revenait. Jamais il n'alla plus loin.
De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du mas
ne savaient plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois,
à la table, sa mère, en le regardant avec des yeux
pleins de larmes, lui dit:
— Eh bien! écoute, Jan, si tu la veux tout de même,
nous te la donnerons...
Le père, rouge de honte, baissait la tête...
Jan fit signe que non, et il sortit...
A partir de ce jour, il changea sa façon de vivre,
affectant d'être toujours gai, pour rassurer ses parents.
On le revit au bal, au cabaret, dans les ferrades. A la vote
de Fonvieille, c'est lui qui mena la farandole.
Le père disait: «Il est guéri.» La
mère, elle, avait toujours des craintes et plus que
jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec Cadet, tout
près de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser
un lit à côté de leur chambre... Les
magnans pouvaient avoir besoin d'elle, dans la nuit.
Vint la fête de saint Eloi, patron de ménagers.
Grande joie au mas... Il y eut du châteauneuf
pour tout le monde et du vin cuit comme s'il en pleuvait.
Puis des pétards, des feux sur l'aire, des lanternes de
couleur plein les micocouliers... Vive saint Eloi! On
farandola à mort. Cadet brûla sa blouse neuve...
Jan lui-même avait l'air content; il voulut faire danser
sa mère; la pauvre femme en pleurait de bonheur.
A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de
dormir... Jan ne dormit pas, lui. Cadet a raconté
depuis que toute la nuit il avait sangloté... Ah! je
vous réponds qu'il était bien mordu,
celui-là...
Le lendemain, à l'aube, la mère entendit
quelqu'un traverser sa chambre en courant. Elle eut comme
un pressentiment:
— Jan, c'est toi?
Jan ne répond pas; il est déjà dans
l'escalier.
Vite, vite la mère se lève:
— Jan, où vas-tu?
Il monte au grenier; elle monte derrière lui:
— Mon fils, au nom du ciel!
Il ferme la porte et tire le verrou.
— Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire?
A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle
cherche le loquet... Une fenêtre qui s'ouvre, le
bruit d'un corps sur les dalles de la cour, et c'est tout...
Il s'était dit, le pauvre enfant: «Je l'aime
trop... Je m'en vais... » Ah! les misérables
coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que le
mépris ne puisse pas tuer l'amour!...
Ce matin-là, les gens du village se demandèrent
qui pouvait crier ainsi, là-bas, du côté du
mas d'Estève...
C'était, dans la cour, devant la table de pierre
couverte de rosée et de sang, la mère toute nue
qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses bras.