Editions Gentleman-Cambrioleur
Collection de textes français
Collection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University,
Bloomington
Source:
Honoré de Balzac
Histoire du Chevalier du Beauvoir
Peu de temps après le 18 brumaire,
dit le meilleur de nos philologues et le plus aimable des
bibliophiles, vous savez qu'il y eut une
levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée.
Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama
des négociations avec les principaux chefs et déploya les
plus vigoreuses mesures militaires; mais, tout en combinant
des plans de compagne avec les séductions de sa
dipolmatie italienne, il mit en jeu les ressorts
machiavéliques de la police, alors confié à
Fouché. Rien de tout cela fut inutile pour étouffer
la guerre allumée dans l'Ouest.
A cette époque, un jeune homme appartenant à la
famille de Maillé fut envoyé par les chouans,
de Bretagne à Saumur, afin d'établir des
intelligences entre certaines personnes de la ville ou
des environs et les chefs de l'insurrection royaliste.
Instruite de ce voyage, la police de Paris avait
dépêché des agents chargés de
s'emparer du jeune émissaire à son arrivée
à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut
arrêté le jour même de son
débarquement; car il vint en bateau, sous un
déguisement de maître marinier. Mais, en
homme d'execution, il avait calculé toutes les
chances de son entreprise: son passeport, ses papiers
étaient si bien en règle, que les gens
envoyés pour se saisir de lui craignirent de se
tromper.
Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le nom,
avait bien médité son rôle: il se
réclama de sa famille d'emprunt, allegua son faux
domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire,
qu'il aurait été mis en liberté sans
l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent
en leurs instructions, malheureusement trop précises.
Dans le doute, ces alguazils aimèrent mieux
commettre un acte arbitraire que de laisser échapper
un homme à la capture duquel le ministre paraissait
attacher une grande importance. Dans ces temps de liberté,
les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de ce
que nous nommons aujourd'hui la légalité.
Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné,
jusqu'à ce que les autorités
supérieures eussent pris une décision à
son égard. Cette sentence bureaucratique
ne se fit pas attendre. La police
ordonna de garder très étroitement le
prisonnier, malgré ses dénégations.
Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré,
suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, dont
le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise
sur des rochers d'une grande élévation, a pour
fossés des précipices; on y arrive de tous
côtés par des pentes rapides et dangereuses;
comme dans tous les anciens châteaux, la porte
principale est à pont-levis et défendue par
une large douve.
Le commandant de cette prison, charmé d'avoir à
garder un homme de distinction dont les manières
étaient fort agréables, qui s'exprimait
à merveille et paraissait instruit, qualités
rares à cette époque, accepta le chevalier
comme un bienfait de la Providence; il lui proposa
d'être à l'Escarpe sur parole, et de
faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le
prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal
gentilhomme, mais c'était aussi, par malheur,
un fort joli garçon. Il avait une figure
attrayante, l'air resolu, la parole engageante, une
force prodigieuse. Leste, bien découpé,
entreprenant, aimant le danger, il eût fait un
excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le
commandant assigna le plus commode des appartements
à son prisonnier, l'admit à sa table, et
n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen.
Ce commandant était Corse et marié; sa
femme, jolie et agréable, lui semblait
peut-être difficile à garder; bref, il
était jaloux en sa qualité de Corse et de
militaire assez mal tourné. Beauvoir plut
à la dame, il la trouva fort à son
goût; peut-être s'aimèrent-ils! En
prison, l'amour va si vite! Commirent-ils
quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un
pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette
galanterie superficielle qui est presque un de nos
devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais
franchement expliqué sur ce point assez
obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que
le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs
extraordinaires sur son prisonnier.
Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir,
abreuvé d'eau claire, et enchaîné
suivant le perpétuel programme des
divertissements prodigués aux captifs. La cellule,
située sous la plate-forme, était
voûté en pierre dure, les murailles avaient
une épaisseur désespérante, la tour
donnait sur le précipice.
Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité
d'une évasion, il tomba dans ces rêveries
qui sont tout ensemble le désespoir et la
consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens
qui deviennent de grandes affaires: il compta les heures
et les jours, il fit l'apprentissage du triste
état de prisonnier, se replia sur
lui-même, et apprécia la valeur de l'air et
du soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut
cette maladie terrible, la fièvre de liberté
qui pousse les prisonniers à ces sublimes
entreprises dont les prodigieux résultats nous semblent
inexplicables, quoique réels, et que mon ami
le docteur (Il se tourna ver Bianchon.) attribuerait sans
doute à des forces inconnues, le
désespoir de son analyse physiologique, mystères de
la volonté humaine dont la profondeur
épouvante la science. (Biachon fit un signe
negatif.) Beauvoir se rongeait le coeur, car la mort seule
pouvait le rendre libre.
Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la
nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après
avoir donné sa maigre pitance, resta devant lui les bras
croisés et le regarda singulièrement.
Entre eux, la conversation se réduisait
ordinairement à peu de chose, et jamais le gardien
ne la commençait. Aussi le chevalier fut-il
très étonné lorsque cet homme lui
dit:
— Monsieur, vous avez sans doute votre idée en vous
faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun.
Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point de
vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre
ou Paul, cela m'est bien indifférent. A chacun
son métier, les vaches seront bien gardées.
Cependant, je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que vous
êtes M. Charles-Félix-Théodore,
chevalier de Beauvoir et cousin de Mme la
Duchesse de Maillé...
— Hien? ajouta-t-il d'un air de triomphe, après
un moment de silence, en regardant son prisonnier.
Beauvoir, se voyant incarcéré fort et
ferme, ne crut pas que sa position pût empirer par
l'aveu de son véritable nom.
— Eh bien, quand je serais chevalier de Beauvoir,
qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.
— Oh! tout est gagné, répliqua le
porte-clefs à voix basse. Ecoutez-moi. J'ai
reçu de l'argent pour faciliter votre evasion;
mais un instant! Si j'étais soupçonné de
la moindre chose, je serais fusillé tout bellement.
J'ai donc dit que je tremperais dans cette affaire juste
pour gagner mon argent. Tenez, monsieur, voici une clef,
dit-il en sortant de sa poche une petite lime;
avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dame, ce ne
sera pas commode! reprit-il en montrant l'ouverture
étroite par laquelle le jour entrait dans le
cachot.
C'était une espèce de baie pratiquée
au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement
le donjon, entre ces grosses pierres saillantes
destinées à figurer les supports des
créneaux.
— Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer
assez près pour que vous puissiez passer.
— Oh! sois tranquille! j'y passerai, dit le prisonnier.
— Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher
votre corde, reprit le porte-clefs.
— Où est-elle? demanda Beauvoir.
— La voici, répondit le guichetier en lui jetant
une corde à noeuds. Elle a été
fabriquée avec du linge, afin de faire supposer
que vous l'avez confectionnée vous-même, et
elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au
dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement, le
reste est votre affaire. Vous trouverez
probablement dans les environs une voiture tout
attelée et des amis qui vous attendent. Mais
je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous
dire qu'il y a une sentinelle au dret de la
tour. Vous saurez bien choisir une nuit noire, et guetter
le moment où le soldat de faction dormira. Vous
risquez peut-être d'attraper un coup de
fusil mais...
— C'est bon! c'est bon! je ne pourrirai pas ici,
s'écria le chevalier.
— Ah! ça se pourrait bien tout de même,
répliqua le geôlier d'un air bête.
Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions
niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être
bientôt libre le rendait si joyeux,
qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux
discours de cet homme, espèce de paysan
renforcé. Il se mit à l'ouvrage
aussitôt, et la journée lui suffit pour
scier les barreaux.
Craignant une visite du commandant, il cacha son travail en
bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans
de la rouille, afin de lui donner la couleur de fer. Il
serra sa corde et se mit à épier quelque nuit
favorable, avec cette impatience concentrée et
cette profonde agitation d'âme qui dramatisent
la vie des prisonniers.
Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva
de scier les barreaux, attacha solidement sa corde,
s'accroupit à l'extérieur sur le support
de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer
qui restait dans la baie; puis il attendit ainsi le
moment le plus obscur de la nuit et l'heure à
laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est vers le
matin, à peu près.
Il connaissait la durée des factions, l'instant
des rondes, toutes choses dont s'occupent les
prisonniers, même involontairement. Il guetta le
moment où l'une des sentinelles serait
aux deux tiers de sa faction et retirée dans
sa guérite, à cause du brouillard.
Certain d'avoir réuni toutes les chances
favorables à son évasion, il se mit alors
à descendre, noeud à noeud, suspendu entre
le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une
force de géant.
Tout alla bien. A l'avant-dernier noeud, au moment
de se laisser couler à terre, il s'avisa, par
une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds,
et ne trouva pas de sol. Le cas était assez
embarassant pour un homme en sueur, fatigué,
perplexe, et dans une situation où il
s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il
allait s'élancer. Une raison frivole l'en
empêcha: son chapeau venait de tomber;
heureusement, il écouta le bruit que sa
chute devait produire, et il n'endendit rien!
Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur
sa position; il se demanda si le commandant ne lui
avait pas tendu quelque piège; mais dans
quel interêt?
En proie à ces incertitudes, il songea
presque à remettre la partie à une autre nuit.
Provisoirement, il résolut d'attendre les
clartés indécises du crépuscule;
heure qui ne serait peut-être pas tout à
fait défavorable à sa fuite. Sa
force prodigieuse lui permit de grimper vers le donjon;
mais il était presque épuisé
au moment où il se remit sur le support
extérieur, guettant tout comme un chat sur le
bord d'une gouttière.
Bientôt, à la faible clarté de l'aurore,
il aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite
distance de cent pieds entre le dernier noeud
et les rochers pointus du précipice.
— Merci, commandant! dit-il avec le sang-froid qui le
caractérisait.
Puis, après avoir quelque peu réfléchi
à cette habile vengeance, il jugea
nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa
défroque en évidence sur son lit, laissa
la corde en dehors pour faire croire à sa chute;
il se tapit tranquillement derrière la porte
et attendit l'arrivée du perfide guichetier en
tenant à la main une des barres de fer qu'il avait
sciées.
Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt
qu'à l'ordinaire pour recueillir la succession
du mort, ouvrit la porte en sifflant; mais, quant il
fut à une distance convenable Beauvoir lui
asséna sur le crâne un si furieux coup de barre,
que le traître tomba comme une masse, sans jeter un
cri: la barre lui avait brisé la tête.
Le chevalier déshabilla promptement le mort,
prit ses habits, imita son allure et, grâce
à l'heure matinale et au peu de défiance
des sentinelles de la porte principale il
s'évada.
— Il faut des guerres civiles pour faire éclore des
caractères semblables!... s'écria un avocat
célèbre. Ces aventures où l'âme se
déploie dans toute sa vigeur ne se rencontrent jamais dans la
vie tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si
pâle, si décrépite.
— Encore la civilisation!... répliqua Bianchon,
l'un des nos médecins les plus distingués,
votre mot est placé... Depuis quelques temps,
poètes, écrivains, peintres, tout le monde est
posédé d'une singulière manie. Notre
société, selon ces gens-là nos moeurs, tout
se décompose et rend le dernier soupir. Nous vivons morts;
nous nous portons à merveille dans une agonie perpétuelle,
et sans nous apercevoir que nous sommes en putréfaction.
Enfin, à les entendre, nousn'avons ni lois, ni moeurs,
ni physionomie, parce que nous sommes sans croyance. Il me
semble cependant qu, d'abord, nous avons tous foi en l'argent,
et, depuis que les hommes se sont attroupés en nations,
l'argent a été une religion universelle, un
culte éternel; ensuite, le monde actuel ne va pas mal du
tout. Pour quelques gens blasés qui regrettent de ne pas
avoir tué une femme ou deux, il se rencontre bon nombre
de gens passionnés qui aiment sincèrement. Pour
n"être pas scandaleux, ll'amour se continue assez bien, et ne
laisse guère chômer que les vielles filles...
encore!... Bref! les existences sont tout aussi dramatiques en temps
de paix qu'en temps de troubles... Je vous remercie de votre
guerre civile. Moi, j'ai précisément assez de
rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie étroite,
l'existence avec les soies, les cachemires, les tilburys,
les peintures sur verre, les porecelaines, et toutes ces
petites merveilles qui announcent la dégénérescence
d'une civilisation...
— Le docteur a raison..., dit une dame. Il y a des
des situations secrètes dans la vie la plus vulgaire en
apparence qui peuvent comporter des aventures toiut aussi
intéressantes que celle de l'évasion.
— Certes, repirt le docteur. Et, si je vous racontais une
des premières consultations que...
— Racontez!...
— Racontez!...
Ce fut un cri général dont le docteur fut
très flatté
— Je n'ai pas la prétention de vous
intéresser autant que monsieur...
— Connu, dit un peintre
— Assez... Dites! cria-t-on de toutes parts.