Editions Gentleman-CambrioleurCollection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University, Bloomington
Source:
Honoré de Balzac
— Pendant la campagne de 1812, dit alors
un colonel d'artillerie, j'ai été, comme le
docteur, le temoin ou plutôt la cause involuntaire
d'un malheur affreux qui a beaucoup d'analogie avec
celui dont il vient de nous parler. Il s'agisit aussi
d'une femme mariée; mais si le résultat est le
même, il y existe entre les deux faits de notables
différences.
Lorsque nous arrivâmes à Bérésina,
l'armée n'avait plus, comme vous le savez,
de discipline, et ne connaissait
plus l'obéissance militaire. C'était un rammas
d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement du
nord au midi. Les soldats chassaient de leurs foyers un
général en haillons et pieds nus quand il ne
leur apportait ni bois ni vivres. Après le passage
de cette célèbre rivière, le
désordre ne fut pas moindre. Je sortais
tranquillement, tout seul, sans vivres, des marais de Zembin,
et j'allais cherchant une maison où l'on voulût
bien me recevoir. N'en trouvant pas, ou chassé de
celles que je rencontrais, j'aperçus heureusement,
vers le soir, une mauvaise petite ferme de Pologne, de
laquelle rien ne pourrait vous donner une idée,
à moins que vous n'ayez vu les maisons de bois de la
Basse-Normandie ou les plus pauvres métairies de la
Bretagne. Ces habitations consistent en une seule chambre
partagée dans un bout par une cloison en planches,
et la plus petite pièce sert de magasin
à fourrages. L'obscurité du
crépuscule me permit de voir de loin une
légère fumée qui s'échappait
de cette maison.
Espérant y trouver des camarades
plus compatissans que ceux auxquels je m'étais adressé
jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu'à la
ferme. En y entrant, je trouvai la table mise.
Plusieurs officiers, parmi lesquels était une femme,
spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de terre,
de la chair de cheval grillée sur des charbons et des
betteraves gélées. Je reconnus parmi les
convives deux ou trois capitaines d'artillerie du
premier régiment dans lequel j'avais servi.
Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort
étonné de l'autre côté de
Bérésina; mais en ce moment le froid
était moins intense, mes camarades se reposaient,
ils avait chaud, ils mangeaient, et la salle jonchée
de bottes de paille leur offrait la perspective d'une
nuit de délices. Nous n'en demandions pas tant
alors. Les camarades pouvaient être philanthropes
gratis, une des manières les plus ordinaires
d'être philanthrope. Je me nis à manger
en m'asseyant sur des bottes de fourrage.
Au bout de la table, du côté de la porte par laquelle on
communiquait avec la petite pièce pleine de paille
et de foin, se trouvait mon ancien colonel, un des hommes
les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrés
dans tout ramassis d'hommes qu'il m'a été
permis de voir. Il était Italien. Or, toutes les fois
que la nature est belle dans les contrées
méridionales, elle est alors sublime. Je ne sais si
vous avez remarqué la singulière blancheur
des Italiens quand ils sont blancs...
— Cela est bien vrai, s'écria une dame; les
cheveux noirs et bouclés d'une tête italienne
en font valoir le teint et il y a dans le caractère
transalpine je ne sais quelle perfections inexplicable...
— Bien, ma chère, dit la maîtresse du logis;
allez; allez...
L'impprudente interlocutrice rougit et se tut.
Il y avait toute une révélation dans ce peu
de paroles, dites avec un vivacité décente
qui peignait les profondes observations de l'amour. Nous
regardâmes tous la jeune étourdie avec une
malice douce, la malice d'artistes très indulgents de
leur nature.
Pour la tirer de pepine, le narrateur reprit vivement:
— Lorsque je lus le fantastique
portrait que Charles Nodier nous a tracé du colonel
Oudet, j'ai retrouvé mes propres sensations dans
chacune de ses phrases élégantes. Italien
comme la plupart des officiers qui commandaient son
régiment, emprunté du reste, par l'Empereur
à l'armée d'Eugène, mon colonel
était un homme de haute taille; il avait bien
huit à neuf pouces, admirablement
proportionné, peut-être un peu gros, mais
d'une vigeur prodigieuse, et leste, découplé
comme un lévrier. Ses cheveux noirs, bouclés
à profusion, faisaient valoir son teint blanc comme
celui d'une femme; il avait de petites mains, un joli pied,
une bouche gracieuse, un nez aquilin dont les lignes
étaient minces et dont le bout se pinçait
naturellement et blanchissait quand il était en
colère, ce qui arrivait souvent. Son
irascibilité passait si bien toute croyance, que
je ne vous en dirai rien; vous allez en juger d'ailleurs.
Personne ne restait calme près de lui. Moi seul
peut-être je ne le craignais pas; il m'avait pris, il
est vrai, dans une si singulière amitié
que tout ce que je faisais, il le trouvait bon. Quand la
colère le travaillait, son front se crispait, et
ses muscles dessinaient au milieu de son front un delta,
ou, pour mieux dire, le fer à cheval de
Redgauntlet. Ce signe vous terrifiait encore plus
plus peut-être que les éclairs
magnétiques de ses yeux bleus. Tout son corps
tressaillait alors, et sa force, déjà si grande
à l'état normal, devenait presque sans
bornes. Il grasseyait beaucoup. Sa voix, au moins
aussi puissante que celle de l'Oudet de Charles Nodier,
jetait une incroyable richesse de son dans la syllabe ou
dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement.
Si ce vice de prononciation était une grâce chez
lui dans certains moments, lorsqu'il commandait la
manoeuvre ou qu'il était ému, vous ne
sauriez imaginer combien de puissance exprimait cette
accentuation si vulgaire à Paris. Il faudrait l'avoir
entendu. Lorsque le colonel était tranquille, ses
yeux bleus peignaient une douceur angélique, et son
front pur avait une expression pleine de charme. A une
parade, à l'armée d'Italie, aucun homme ne
pouvait lutter contre lui. Enfin d'Orsay lui-même,
le beau d'Orsay, fut vaincu par notre colonel lors de la
dernière revue passée par Napoléon
avant d'entrer en Russie.
Tout était opposition
chez cet homme privilégé. La passion vit par les
contrastes. Aussi ne me demandez pas s'il exerçait sur
les femmes ces irrésistibles influences auxquelle
notre nature (le général regardait la
princesse de Cadignan) se plie comme la matière
vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une
singulière fatalité, un observateur se
rendrait peu-être compte de ce phénomène,
le colonel avait peu de bonnes fortunes, ou négligeait
d'en avoir.
Pour vous donner une idée de sa violence,
je vais vous dire en deux mots ce que je lui ai vu faire dans
un paroxysme de colère.
Nous montions avec nos canons
un chemin très étroit, bordé d'un
côté par un talus assez haut, et de l'autre par
des bois. Au milieu du chemin nous nous rencontrâmes
avec un autre régiment d'artillerie, à la
tête duquel marchait le colonel. Ce colonel veut
faire reculer le capitaine de notre régiment qui se
trouvait en tête de la première batterie.
Naturellement notre capitaine s'y refuse; mais le colonel
fait signe à sa première batterie d'avancer,
et malgré le soin que le conducteur mit à
se jeter sur le bois, la roue du premier canon prit la
jambe droite de notre capitaine, et la lui brisa net en le
renversant de l'autre côté de son cheval. Tout
cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel, qui se
trouvait à une faible distance, devine la querelle,
accourt au grand galop en passant à travers les
pièces et le bois au risque de se jeter les quatre
fers en l'air, et arrive sur le terrain en face de l'autre
colonel au moment où notre capitaine criait:
«A moi!...» en tombant.
Non, notre colonel
italien n'était plus un homme!... Une écume
semblable à la mousse du vin de Champagne lui
bouillonnait à la bouche, il grondait comme un lion.
Hors d'état de prononcer une parole, ni même
un cri, il fit un signe effroyable à son
antagoniste, en lui montrant le bois et tirant son sabre.
Les deux colonels y entrèrent. En deux secondes
nous vîmes l'adversaire de notre colonel à
terre, la tête fendue en deux. Les soldats de ce
régiment reculèrent, ah! diantre, et bon
train!
Ce capitaine, que l'on avait manqué de
tuer, et qui jappait dans le bourbier où la roue du
canon l'avait jeté, avait pour femme une ravissante
Italienne de Messine qui n'était pas
indifférente à notre colonel. Cette
circonstance avait augmenté sa fureur. Sa protection
appartenait à ce mari, il devait le défendre
comme la femme elle-même.
Or, dans la cabane où
je reçus un si bon accueil au delà de
Zembin, ce capitaine était en face de moi, et sa femme
se trouvait à l'autre bout de la table vis-à-vis
le colonel. Cette Messinaise était une petite femme
appelée Rosina, fort brune, mais portant dans ses yeux
noirs et fendus en amande toutes les ardeurs du soleil de
la Sicile. En ce moment elle était dans un
déplorable état de maigreur; elle avait les joues
couvertes de poussière comme un fruit exposé
aux intempéries d'un grand chemin. A peine
vêtue de haillons, fatiguée par les marches,
les cheveux en désordre et collés ensemble
sous un morceau de châle en marmotte, il y avait encore
de la femme chez elle: ses mouvements étaient jolis;
sa bouche rose et chiffonnée, ses dents blanches,
les formes de sa figure, son corsage, attraits que la
misère, le froid, l'incurie n'avaient pas tout
à fait dénaturés, parlaient encore
d'amour à qui pouvait penser à une femme.
Rosina offrait d'ailleurs en elle une des ces natures
frêles en apparence, mais nerveuses et pleines
de force.
La figure du mari, gentilhomme piémontais,
annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est
permis d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il
paraissait ignorer les liaisons qui existait entre sa
femme et le colonel depuis environ trois ans. J'attribuais
ce laissez-aller aux moeurs italiennes ou à
quelque secret de ménage; mais il y avait dans la
physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait toujours
une involontaire défiance. Sa lèvre
inférieure, mince et très mobile,
s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de
se reveler, ce qui me semblait trahir un fond de
cruauté dans ce caractère en apparence
flegmatique et paresseux.
Vous devez bien imaginer que la
conversation n'était pas très brillante
lorsque j'arrivai. Mes camarades fatigués
mangeaient en silence, naturellement ils me firent quelques
questions; et nous nous racontâmes nos malheurs, tout
en les entremêlant de réflexions sur la
campagne, sur les généraux, sur leurs fautes,
sur les Russes et le froid.
Un moment après mon
arrivée, le colonel, ayant fini son maigre repas,
s'essuie les moustaches, nous souhaite le bonsoir, jette son
regard noir à l'Italienne, et lui dit: « Rosina? »
Puis, sans attendre de réponse, il va se coucher dans la
petite grange aux fourrages. Le sens de l'interpellation du
colonel était facile à saisir. Aussi la jeune
femme laissa-t-elle échapper un geste indescriptible
qui peignait tout à la fois et la contrariété
qu'elle devait éprouver à voir sa
dépendance affichée sans aucun respect humain,
et l'offense faite à sa dignité de femme, ou
à son mari; mais il y eut encore dans la crispation des
traits de son visage, dans le rapprochement violent de ses
sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-être
une prévision de sa destinée. Rosina resta
tranquillement à table. Un instant après, et
vraisemblablement lorsque le colonel fut couché dans son
lit de foin ou de paille, il répéta:
« Rosina?...»
L'accent de ce second appel fut
encore plus brutalement interrogatif que l'autre. Le
grasseyement du colonel et le nombre que la langue
italienne permet de donner aux voyelles et aux finales,
peignirent tout le despotisme, l'impatience, la
volonté de cet homme.
Rosina pâlit, mais elle se
leva, passa derrière nous et rejoignit le colonel.
Tous mes camarades gardèrent un profond silence;
mais moi, malheureusement, je me mis à rire
après les avoir tous regardés, et mon rire se
répéta de bouche en bouche.
—Tu ridi? dit le mari.
— Ma foi, mon camarade, lui répondis-je
en redevenant sérieux, j'avoue que j'ai eu tort, je
te demande mille fois pardon; et si tu n'es pas content des
excuses que je te fais, je suis prêt à te
rendre raison...
— Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!
reprit-il froidement.
Là-dessus, nous nous
couchâmes dans la salle, et bientôt nous nous
endormîmes tous d'un profond sommeil.
Le lendemain,
chacun, sans éveiller son voisin, sans chercher un
compagnon de voyage, se mit en route à sa fantaisie
avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de
notre déroute un des plus horribles drames de
personnalité, de tristesse et d'horreur, qui jamais
se soient passés sous le ciel.
Cependant à sept ou huit cents pas de notre gîte, nous nous
retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes
ensemble, comme des oies conduites en troupes par le
despotisme aveugle d'un enfant. Une même
nécessité nous poussait.
Arrivés à un monticule d'où l'on pouvait encore
apercevoir la ferme où nous avions passé la
nuit, nous entendîmes des cris qui ressemblaient
au rugissement des lions du désert, au
mugissement des taureaux... Mais non, cette clameur ne
pouvait se comparer à rien de connu. Néamoins
nous distinguâmes un faible cri de femme mêlé
à cet horrible et sinistre râle. Nous nous
retournâmes tous, en proie à je ne sais quel
sentiment de frayeur; nous ne vîmes plus la maison,
mais un vaste bûcher. L'habitation, qu'on avait
barricadée, était toute en flammes. Des
tourbillons de fumée, enlevés par le vent,
nous apportaient et les sons rauques et je ne sais quelle
odeur forte.
A quelques pas de nous, marchait le capitaine
qui venait tranquillement se joindre à notre
caravane; nous le contemplâmes tous en silence, car nul
n'osa l'interroger; mais lui, devinant notre curiosité,
tourna sur sa poitrine l'index de la main droite, et de la
gauche montrant l'incendie:
—Son'io! dit-il.
Nous continuâmes à marcher sans lui
faire une seule observation.
— Toutes vos histoires sont épouvantables!... dit la
maîtresse du logis, et cous me causerez cette nuit des
cauchemars affreux. — Vous devriez bien dissper les impressions
qu'elle nous laissent en vous racontant quelque histoire gaie,
ajourta-t-elle en se tournant vers un homme gros et gras, homme
de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie, où
l'appelaient des fonctions diplomatiques.
— Volontiers..., répondit-il.
Mme de... reprit-il en souriant, la femme d'un ancien
ministre de la marine sous Louis XVI, se trouvait au chateau de...
où j'avais été passer les vacances de l'année
180... Elle était encore belle, malgré trente huit ans
avoués, et en dépit des malheurs qu'elle avait
essuyé pendant la Révolution. Appartenant à l'une
des meilleurs maisons de France, elle avait été
élevée dans un couvent. Ses manières, pleines
de noblesse et d'affabilité, étaient empreintes d'une
grâce indéfinissable. Je n'ai connu qu'à elle une
certaine manière de marcher qui imprimait autant de respect
qu'elle inspirait de désirs. Elle était grande, bien
faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet qu'elle devait
produire sur un petit garçon de treize ans: c'était
alors mon age. Sans avoir précisément peur d'elle,
je la regardais avec une inquétude désireuse et avec de
vagues émotions qui ressemblaient aux tressaillements de la
crainte.
Un soir, ar un de ces hasards dont it est difficile de se rendre compte,
ou huit dames qui habitaient le château se trouvèrent
seules, sur les onze heures de soir, devant un de ces feux qui
ne sont ni pétillants ni éteints, mais dont la
chaleur moite dispose peut-être à une causerie
plus intime, en communiquant aux fibres une sorte
d'épanouissement qui les béatifie.
Mme de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambis et les
vieilles tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs
tombèrent sur un coin passablement obscur où j'étais
tapi derrière une duchesse aux pieds contournés:
ce fut comme un regard de feu, mais elle ne me vit pas. J'étais
resté coi en entendant ces dames raconter, sotto voce,
des histoires auquelles je ne comprenais rien; mais les rires de
bon aloi qui terminaient chaque narration avaient piqué
ma curiosité d'enfant.
— A votre tour, avaient dit en choeur les
châtelaines à Mme de... Allons, contez-nous
comment...
Elle conservait peut-être une vague inquiétude
de m'avoir vu jouant auprès d'elle; elle se leva,
comme pour faire le tour du meuble énorme derrière
lequel j'étais tapi; mais une vieille dame, plus
impatiente que les autres, lui prit la main en lui disant:
— Le petit est couché, ma chère;
d'ailleurs, voudriez-vous paraître plus prude que nous...
Alors, la belle dame de... toussa, ses yeux baissèrent
souvent, et elle commenç ainsi: