Editions Gentleman-Cambrioleur
Collection de textes français
Collection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University,
Bloomington
Source:
Daudet, Alphonse. Lettres de mon moulin. Paris: Charpentier, 1890.
Alphone Daudet
L'Elixir du Révérend Père Gaucher
— Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles.
Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un
lapidaire comptant des perles, le curé de Graveson me
versa deux droigts d'une liqueur verte, dorée, chaude,
étincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout
ensoleillé.
— C'est l'élixir du Père Gaucher, la joie et
la santé de notre Provence, me fit le brave homme d'un air
triomphant; on le fabrique au couvent des Prémontrés,
à deux lieues de votre moulin ... N'est-ce pas que cela
vaut bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme
elle est amusante, l'histoire de cet élixir! Ecoutez
plutôt...
Alors, tout naïvement, sans y entendre malice, dans
cette salle à manger de presbytère, si candide
et si calme avec son Chemin de la croix en petits tableaux
et ses jolis rideaux clairs empesés commes des surplis,
l'abbé me commença une historiette
légèrement sceptique et irrévérencieuse,
à la façon d'un conte d'Erasme ou de d'Assoucy:
— Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou
plutôt les Pères blancs, comme les appellent
nos Provençaux, étaient tombés dans une
grande misère. Si vous aviez vu leur maison de ce
temps-là, elle vous aurait fait peine.
Le grand mur, la tour Pacôme, s'en allaient en morceaux.
Tout autour du cloître rempli d'herbes, les colonnettes
se fendaient, les saints de pierre croulaient dans leurs niches.
Pas un vitrail debout, pas une porte qui tînt. Dans les
préaux, dans les chapelles, le vent du Rhône
soufflait comme en Camargue, éteignant les
cierges, cassant le plomb des vitrages, chassant l'eau
des bénitiers. Mais le plus triste de tout,
c'était le clocher du couvent, silencieux comme un
pigeonnier vide, et les Pères, faute d'argent
pour s'acheter une cloche, obligés de sonner matines
avec des cliquettes de bois d'amandier!...
Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à
la procession de la Fête-Dieu, défilant tristement
dans leurs capes rapiécées, pâles,
maigres, nourris de citres et de pastèques,
et derrière eux monseigneur l'abbé, qui venait la
tête basse, tout honteux de montrer au soleil sa
crosse dédorée et sa mitre de laine blanche
mangée des vers. Les dames de la confrérie en
pleuraient de pitié dans les rangs, et les gros
porte-bannière ricanaient entre eux tout bas
en se montrant les pauvres moines:
— Les étourneaux vont maigres quand ils vont
en troupe.
Le fait est que les infortunés Pères blancs
en étaient arrivés eux-mêmes à
se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur
vol à travers le monde et de chercher pâture
chacun de son côté.
Or, un jour que cette grave question se débattait
dans le chapitre, on vint annoncer au prieur que le
frère Gaucher demandait à être entendu
au conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce
frère Gaucher était le bouvier du couvent;
c'est-à-dire qu'il passait ses journées
à rouler d'arcade en arcade dans le cloître,
en poussant devant lui deux vaches étiques qui
cherchaient l'herbe aux fentes des pavés. Nourri
jusqu'à douze ans par une vieille folle du pays des
Baux, qu'on appelait tante Bégon, recueilli
depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait
jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses
bêtes et à réciter son Pater
Noster; encore le disait-il en provençal, car
il avait la cervelle dure et l'esprit comme une
dague de plomb. Fervent chrétien du reste,
quoiqu'un peu visionnaire, à l'aise sous le
cilice et se donnant la discipline avec une conviction
robuste, et des bras!...
Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple
et balourd, saluant l'assemblée la jambe en
arrière, prieur, chanoines, argentier, tout le
monde se mit à rire. C'était toujours
l'effet que produisait, quand elle arrivait quelque
part, cette bonne face grisonnante avec sa barbe de
chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère
Gaucher ne s'en émut pas.
— Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse en
tortillant son chapelet de noyaux d'olives, on a bien
raison de dire que ce sont les tonneaux vides qui chantent
le mieux. Figurez-vous qu'à force de creuser ma pauvre
tête déjà si creuse, je crois que
j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de peine.
«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon,
cette brave femme qui me gardait quand j'étais
petit. (Dieu ait son âme, la vieille coquine! elle chantait
de bien vilaines chansons après boire.) Je vous dirai
donc, mes révérends pères, que tant
Bégon, de son vivant, se connaissait aux herbes des
montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire,
elle avait composé, sur la fin de ses jours,
un élixir incomparable en mélangeant cinq ou
six espèces de simples que nous allions cueillir
ensemble dans les Alpilles. Il y a belles années
de cela; mais je pense qu'avec l'aide de saint Augustin
et la permission de notre père abbé, je pourrais —
en cherchant bien — retrouver la composition de ce mysterieux
élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le
mettre en bouteilles, et à le vendre un peu cher,
ce qui permettrait à la communauté de
s'enrichir doucettement, comme ont fait nos frères de
la Trappe et de la Grande...
Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était
levé pour lui sauter au cou. Les chanoines lui
prenaient les mains. L'argentier, encore plus ému que tous
les autres, lui baisait avec respect le bord tout
effrangé de sa cucule... Puis chacun revint à
sa chaire pour déliberer; et, séance tenante,
le chapitre décida qu'on confierait les vaches au
frère Thrasybule, pour que le frère Gaucher
pût se donner tout entier à la confection de son
élixir.
Comment le bon frère parvint-il a retrouver la
recette de tante Bégon? au prix de quels efforts?
au prix de quelles veilles? L'histoire ne le dit pas.
Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de
six mois, l'élixir des Pères blancs
était déjà très populaire.
Dans tout le Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un
mas, pas une grange qui n'eût au fond de
sa dépense, entre les bouteilles de vin cuit
et les jarres d'olives à la picholine, un petit
flacon de terre brune cacheté aux armes de Provence,
avec un moine en extase sur une étiquette d'argent.
Grâce à la vogue de son élixir, la
maison des Prémontrés s'enrichit très
rapidement. On releva la tour Pacôme. Le prieur eut
une mitre neuve, l'église de jolis vitraux
ouvragés; et, dans la fine dentelle du clocher, toute
une compagnie de cloches et de chochettes vint s'abattre
un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant
à la grande volée.
Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai
dont les rusticités égayaient tant le
chapitre, il n'en fut plus question dans le
couvent. On ne connut plus désormais que le
Révérend Père Gaucher, homme de
tête et de grand savoir, qui vivait
complètement isolé des occupations si menues
et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le
jour dans sa distillerie, pendant que trente moines
battaient la montagne pour lui chercher des herbes
odorantes... Cette distillerie, où personne, pas
même le prieur, n'avait le droit de
pénétrer, était une ancienne chapelle
abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines.
La simplicité des bons pères en avait fait
quelque chose de mystérieux et de formidable;
et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux,
s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait
jusqu'à la rosace du portail, il en
dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le
Père Gaucher, avec sa barbe de nécroman,
penché sur ses fourneaux, le pèse-liqueur
à la main; puis, tout autour, des cornues de
grès rose, des alambics gigantesques, des
serpentins de cristal, tout un encombrement bizarre qui
flamboyait encorcelé dans la lueur rouge des
vitraux...
Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus,
la porte de ce lieu de mystère s'ouvrait
discrètement, et le révérend se
rendait à l'église pour l'office de soir.
Il fallait voir quel accueil quand il traversait le
monastère! Les frères faissaient la haie
sur son passage. On disait:
— Chut!...il a le secret!...
— L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse...
Au milieu de ces adulations, le père s'en allait
en s'épongeant le front, son tricorne aux larges
bords posé en arrière comme une
auréole, regardant autour de lui d'un air de
complaisance les grandes cours plantées d'orangers, les
toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et,
dans le cloître éclatant de blancheur, --
entre les colonnettes élégantes et fleuries, --
les chanoines habillés de frais qui défilaient deux
par deux avec des mines reposées.
— C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le
révérend en lui-même; et chaque fois cette
pensée lui faisait monter des bouffées
d'orgueil.
Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir...
Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva
à l'église dans une agitation
extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon
de travers, et si troublé qu'en prenant de l'eau
bénite il y trempa ses manches jusqu'au coude.
On crut d'abord que c'était l'émotion
d'arriver en retard; mais quand on le vit faire de grandes
révérances à l'orgue et aux
tribunes au lieu de saluer le maître-autel,
traverser l'église en coup de vent, errer dans
le choeur pendant cinq minutes pour chercher sa stalle, puis,
une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en
souriant d'un air béat, un murmure
d'étonnement courut dans les trois nefs. On
chuchotait de bréviaire à bréviaire:
— Qu'a donc notre Père Gaucher?... Qu'a donc
notre Père Gaucher?
Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa
crosse sur les dalles pour commander le silence...
Là-bas, au fond du choeur, les psaumes allaient
toujours, mail les répons manquaient
d'entrain...
Tout à coup, au beau milieu de l'Ave verum,
voilà mon Père Gaucher qui se renverse dans sa
stalle et entonne d'une voix éclatante:
Dans Paris, il y a un Père blanc,
Patatin, patatan, tarabin, taraban...
Consternation générale. Tout le monde se
lève. On crie:
— Emportez-le... il est possédé!
Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se
démène... Mais le Père Gaucher ne voit rien,
n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont obligés
de l'entraîner par la petite porte du choeur, se
débattant comme un exorcisé et continuant de
plus belle ses patatin et ses taraban.
Le lendemain, au petit jour, le malheureux était
à genoux dans l'oratoire du prieur, et faisait sa
coulpe avec un ruisseau de larmes:
— C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui
m'a surpris, disait-il en se frappant la poitrine. Et de le voir si
marri, si repentant, le bon prieur en était tout
ému lui-même.
— Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela
séchera comme la rosée au soleil... Après
tout, le scandale n'a pas été aussi grand que vous
pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu...
hum! hum!... Enfin il faut espérer que les novices ne
l'auront pas entendue... A présent, voyons, dites-moi bien
comment la chose vous est arrivée... C'est en
essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main
trop lourde... Oui, oui, je comprends... C'est comme le
frère Schwartz, l'inventeur de la poudre: vous
avez été victime de votre invention... Et dites-moi,
mon brave ami, est-il nécessaire que vous l'essayiez sur
vous-même, ce terrible élixir?
— Malheureusement, oui, Monseigneur... l'éprouvette me
donne bien la force et le degré de l'alcool; mais pour
le fini, le velouté, je ne me fie guère qu'à
ma langue...
— Ah! très bien... Mais écoutez encore un peu
que je vous dise... Quand vous goûtez ainsi l'élixir
par nécéssité, est-ce que cela vous
semble bon? Y prenez-vous du plaisir?...
Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père
en devenant tout rouge... Voilà deux soirs que je lui trouve
un bouquet, un arôme!... C'est pour sûr le
démon qui m'a joué ce vilain tour... Aussi je suis
bien décidé désormais à ne plus me
servir que de l'éprouvette. Tant pis si la liqueur n'est
pas assez fine, si elle ne fait pas assez la perle...
— Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec
vivacité. Il ne faut pas s'exposer à
mécontenter la clientèle... Tout ce que vous
avez à faire maintenant que vous voilà
prévenu, c'est de vous tenir sur vos gardes... Voyons,
qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?... Quinze ou
vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes...
Le diable sera bien fin s'il vous attrape
avec vingt gouttes... D'ailleurs, pour prévenir tout
accident, je vous dispense dorénavant de venir à
l'église. Vous direz l'office du soir dans la
distillerie... Et maintenant, allez en paix, mon
Révérend, et surtout... comptez bien vos gouttes.
Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter
ses gouttes... le démon le tenait, et ne le lâcha
plus.
C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices!
Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était
assez calme: il préparait ses réchauds, ses
alambics, triait soigneusement ses herbes, toutes herbes de
Provence, fines, grises, dentelées, brûlées
de parfums et de soleil... Mais, le soir, quand les simples
étaient infusés et que l'élixir
tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge,
le martyr du pauvre homme commençait.
— ... Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!...
Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces
vingt-là, le père les avalait d'un trait, presque sans
plaisir. Il n'y avait que le vingt et unième qui lui faisait
envie. Oh! cette vingt et unième goutte!... Alors, pour
échapper à la tentation, il allait s'agenouiller
tout au bout du laboratoire et s'abîmait
dans ses patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il
montait une petite fumée toute chargée
d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré,
mal gré, le ramenait vers les bassines... La liqueur
était d'un beau vert doré... Penché dessus,
les narines ouvertes, le père remuait tout doucement
avec son chalumeau, et dans les petites paillettes
étincelantes que roulait le flot d'emeraude, il lui semblait
voir les yeux de tante Bégon qui riaient et
pétillaient en le regardant...
— Allons! encore une goutte!
Et de goutte en goutte, l'infortuné finaissait par
avoir son gobelet plein jusqu'au bord. Alors, à bout de
forces, il se laissait tomber dans un grand fautueil, et, le
corps abandonné, la paupière à demi close, il
dégustait son péché par petits coups, en
se disant tout bas avec un remords délicieux:
— Ah! je me damne... je me damne...
Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir
diabolique, il retrouvait, par je ne sais quel sortilège,
toutes les vilaines chansons de tante Bégone: Ce sont trois
petites commères, qui parlent de faire un banquet ..,
ou: Bergerette de maître André s'en
va-t-au bois seulette... et toujours la fameuse des
Pères blancs: Patatin, patatan.
Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de
cellule lui faisaient d'un air malin:
— Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en
tête, hier soir en vous couchant.
Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et
le jeûne, et le cilice, et la discipline. Mais rien ne
pouvait contre le démon de l'élixir; et tous les
soirs, à la même heure, la possession
recommençait.
Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à
l'abbaye que c'était une bénédiction.
Il en venait de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, de
Marseille... De jour en jour le couvent prenait un petit
air de manufacture. Il y avait des frères emballeurs,
des frères étiqueteurs, d'autres pour les
écritures, d'autres pour le camionnage; le service
de Dieu y perdait bien par-ci par-là quelques
coups de choches; mais les pauvres gens du pays n'y
perdaient rien, je vous en réponds...
Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier
lisait en plein chapitre son inventaire de fin d'année
et que les bons chanoines l'écoutaient les yeux
brillants et le sourire aux lèvres, voilà
le Père Gaucher qui se précipite au milieu de
la conférence en criant:
— C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches.
— Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher? demanda le
prieur, qui se doutait bien un peu de ce qu'il avait.
— Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de
me préparer une belle éternité de flammes
et de coups de fourche...Il y a que je bois, que je bois comme
un misérable...
— Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.
— Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il
faudrait compter maintenant... Oui, mes Révérends,
j'en suis là. Trois fioles par soirée... Vous
comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, faites faire
l'élixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me
brûle si je m'en mêle encore!
C'est le chapitre qui ne riait plus.
— Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en
agitant son grand-livre.
— Préférez-vous que je me damne?
Pour lors, le Prieur se leva.
— Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle
main blanche où luisait l'anneau pastoral, il y a moyen
de tout arranger... C'est le soir, n'est-ce pas, mon cher
fils, que le démon vous tente?...
— Oui, monsieur le prieur, regulièrement tous les soirs...
Aussi, maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai,
sauf votre respect, les sueurs qui me prennent, comme l'âne
de Capitou, quand il voyait venir le bât.
— Et bien; rassurez-vous... Dorénavant, tous les soirs,
à l'office, nous réciterons à votre intention
l'oraison de saint Augustin, à laquelle l'indulgence
plénière est attachée... Avec cela, quoi
qu'il arrive, vous êtes à couvert...
C'est l'absolution pendant le péché.
— Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur!
Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher retourna
à ses alambics, aussi léger qu'une alouette.
Effectivement, à partir de ce moment-là, tous les
soirs à la fin des complies, l'officiant ne manquait
jamais de dire:
— Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui se sacrifie
son âme aux intérêts de la communauté...
Oremus Domine...
Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées
dans l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme
une petite bise sur la neige, là-bas, tout au bout
du couvent, derrière le vitrage enflammé
de la distillerie, on entendait le Père Gauchet qui
chantait à tue-tête:
Dans Paris il y a un Père blanc,
Patatin, patatan, taraban, tarabin;
Dans Paris il y a un Père blanc
Qui fait danser des moinettes,
Trin, trin, trin, dans un jardin;
Qui fait danser des ...
... Ici le bon curé s'arrêta plein
d'épouvante:
— Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!