Editions Gentleman-CambrioleurCollection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University, Bloomington
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Jocaste sur le trotoir first appeared in Gil Blas
March 16, 1894.
Léon Bloy
Sanctum nihil est ab inguine tutum.
Juvénal, Sat. III.
MONSIEUR,
Quand vous recevrez cette lettre, je serai certainement en route
pour l'Afrique, où je vais essayer de me faire tuer d'une
manière honorable. Si cela peut s'appeler le suicide, je
pense que le mode en est acceptable, même pour un
catholique tel que vous.
Je suis las de vivre, j'en conviens, absolument et
irrémédiablement fatigué de ce que les
imbéciles ou les pourceaux nomment entre eux la vie.
Mes affaires sont en ordre, faites-moi l'honneur de
le croire. Je ne dois d'argent à personne et ne serai
pleuré par aucun créancier. Les quelques revenus
dont je fis un usage peu noble iront, après moi, dans des
mains pures.
Je suis sans famille, et le groupe de mes amis ou
connaissances vaut à peine un souvenir. Ma disparition ne
sera pas même remarquée, ne fût-ce qu'un
humble chien.
Cependant, avant de disparaître, j'ai
résolu de vous livrer un secret de tristesse et
d'ignominie effroyables, dont la divulgation, je le crois,
pourrait être utile à plusieurs.
Il est entendu que vous êtes parfaitement libre
de publier cette confidence anonyme, à moins que
vous ne jugiez, en votre conscience, plus expédient de
l'anéantir.
Cette confession écrite, jetée à
la poste, va me devenir aussi complètement
étrangère que le drame inconnu qui dort dans les
limbes de l'imagination d'un romancier, et mes mesures sont si
bien prises que nul ne pourra me reconnaître.
Agissez donc, monsieur, comme il vous plaira. Voici
le poème:
Lorsque je perdis ma mère, à six ans,
je me rappelle que mon chagrin fut extrême, beaucoup plus
grand, je le suppose, qu'il ne convient à un enfant de cet
âge, car ce fut pour moi l'occasion de récolter une
moisson de gifles peu ordinaire.
Je ne pourrais jamais oublier le percement, le
déchirement de mon petit coeur lorsqu'on m'apprit avec
brutalité que je ne la verrais plus, que c'était
tout à fait fini de la jolie maman et qu'on l'avait
fourrée dans la terre, au milieu des morts.
Je ne pouvais guère comprendre ce que
c'était que mourir, mais je fus pilonné sous
l'épouvante, broyé d'horreur, et je n'ai jamais pu
en revenir complètement.
On ne me montra pas le cadavre. Il y avait
une raison, que je n'ai sue que beaucoup plus tard...
Mes cris furent tels, d'ailleurs, que mon
père, homme très dur, qui me détestait, me
fit expédier, le jour même, à la campagne, sur
la lisière d'un bois de sapins très sombre, dans le
voisinage d'un étang fétide et non loin de
l'établissement d'un équarrisseur, — lieu sinistre
que je vois encore.
J'ai vécu là deux ans,
entièrement privé de culture, sous les yeux
indifférents d'une paysanne desséchée qui me
nourrissait aussi chiennement que possible et me laissait
vagabonder tout le jour.
Pauvre maman, au milieu des morts!...
J'allais souvent errer à l'entour de la
palissade du tueur, attiré là, traîné
là comme par des griffes.
Je n'apercevais presque rien à travers les
planches, mais je respirais l'odeur abominable du repaire et je
voyais souvent filer devant moi des rats énormes, je ne
sais quelles créatures affreuses qui paraissaient venir de
l'étang.
J'en vins à penser que c'était
peut-être là qu'on l'avait mise, la disparue — car
j'avais déjà le pressentiment que le monde est fait
à l'image infâme de ce chantier d'assommeurs des
bêtes qui souffrent.
Je dus faire pitié à Dieu lorsqu'il
m'arriva — combien de fois! — de me jeter contre la
clôture et d'appeler ma mère en sanglotant.
Ah! j'étais bien abandonné, je vous
assure. Mon père, que je voyais à peine une fois
tous les trois mois, pendant un après-midi, me
régalait exclusivement de calottes, me traitant de jeune
idiot, de petit «crétin exalté», de petit
voleur (!) et ne se gênant pas pour exhaler, en
propres termes, son désir de me voir "crever"
bientôt.
Je me souviens qu'un jour, ayant parlé de
promenade, il me conduisit le long de l'étang, à un
endroit vaseux et plein de roseaux où je m'arrêtais
souvent, des heures entières, pour contempler le
grouillement des têtards ou des salamandres.
Tout à coup, il m'ordonna durement d'aller lui
cueillir un nénuphar qui flottait à quelques pas,
et, comme j'essayais d'obéir à cet homme
impitoyable, je sentis avec terreur que j'enfonçais dans
la boue. Lorsque blasphémant, il me retira, j'en avais
jusqu'aux épaules, et je suis persuadé que, sans la
présence d'un témoin attiré par mes cris de
désespoir, j'y serais resté, tant sa face
était diabolique!
Tel a été le vestibule de mon
existence. Je suppose que vous en avez assez de ce début.
Je passe donc les misérables années qui suivirent.
Années d'internat dans un collège où mon
père me calfeutra pendant l'espace de deux lustres.
Vous me croirez si vous le pouvez. Jusqu'à
dix-huit ans je ne sortis pas un seul jour de cette prison.
A ceux dont l'enfance eut quelques joies, il serait
évidemment inutile de chercher à faire comprendre
ce que durent être les effets d'une si longue et si
féroce incarcération. Il paraît que la loi
civile permet cela. C'est la paternité antique, si je ne
me trompe.
J'étais assez robuste, heureusement ou
malheureusement, pour n'en pas mourir. Seulement, j'ignore ce
que devint mon âme dans ce pourrissoir. Dix ans de contact
avec des élèves et des professeurs
putréfieraient un cheval de bronze, vous le savez.
Quelques écrivains l'ont démontré
surabondamment, et je pense qu'il est inutile d'insister.
Une seule chose précieuse m'était
restée. Une sorte de fleur très pure dans un coin
vierge de mon jardin saccagé. C'était le souvenir
infiniment doux de ma mère.
Souvenir de délices, lumineux et pacifiant!
L'ayant perdue si tôt, je n'aurais pu reconstituer les
lignes de son cher visage, mais je me souvenais de l'avoir vue
ravissante, et la douceur merveilleuse de ses caresses
était immortelle.
La dernière fois, surtout, elle avait
été si triste et si tendre, ma mère bien-
aimée, si tendre et si profondément triste qu'en y
songeant, je me sentais fondre de pitié...
Je cours au dénouement de cette histoire, qui
me tue, qui me dévore, qui me souille au delà de ce
qui peut être pensé.
Quand je sortis du collège, celui qui se
disait mon père avait tellement vieilli que j'eus peine
à le reconnaître. Mais il était devenu, je
crois, plus atroce.
Sa haine pour moi, d'ailleurs inexplicable, me parut
s'être exaspérée jusqu'à une
espèce de rage chronique, difficile à peindre, qui
faisait songer à la possession démoniaque.
Les premières nuits, je me barricadai dans ma
chambre, craignant qu'il ne profitât de mon sommeil pour
m'égorger. Peur juvénile, sans doute, mais si
justifiée par certains regards qu'il me lançait
à la dérobée!
Peu ou point de paroles, d'ailleurs. Les
âmes se voyaient. On avait la sensation d'être
face à face au bord d'un gouffre.
Quelques ordres brefs, quelques durs et coupants
monosyllabes. C'était absolument tout.
Je n'eus pas besoin de génie pour deviner
qu'il ne m'avait fait revenir que pour m'infliger quelque
supplice nouveau. Mais j'étais maintenant un homme,
j'avais l'expérience acquise dans les tribulations
ignobles de l'internat universitaire, et j'eusse
défié un jeune lion d'être plus armé
que moi.
Comment prévoir la chose qui n'a pas de nom,
l'ineffable horreur que le monstre me réservait?
Il était architecte, chargé de travaux
assez importants, et je fus immédiatement dévolu
aux petits soins d'un premier commis qui devait m'initier
à l'art de bâtir.
Cet individu, que j'ai studieusement et très
lentement saigné, la semaine dernière, avant
de quitter Paris, était l'homme de confiance, l'âme
damnée de mon père. Je me souviens de l'avoir
toujours vu dans la maison. Il me faisait travailler sans
relâche du matin au soir.
Le premier mois étant achevé, il prit
tout à coup un air bon enfant pour me déclarer que
son patron, moins coriace que je ne paraissais le croire, avait
résolu de me gratifier chaque mois d'une raisonnable
somme, quoique je n'eusse besoin de rien sous son toit.
— Mais, ajouta-t-il, on sait ce que c'est que les
jeunes gens. Le plaisir leur est nécessaire après
une longue journée de travail, et monsieur votre
père l'a parfaitement compris. Je suis même
chargé de vous remettre une clef de la porte
extérieur, pour que vous puissiez rentrer à l'heure
qu'il vous plaira, quand vous sortirez le soir. On tient
à vous faire sentir que vous n'êtes pas un
prisonnier.
L'argent que me donna cet intermédiaire — mon
premier argent! — m'amollit naturellement le coeur, et je ne
songeai plus à me défier de lui.
Il en profita sur-le-champ pour me soutirer toute la
confiance possible, ce qui n'était vraiment pas un travail
d'Hercule, puisque je n'avais que dix-huit ans et pas un ami sur
la terre.
Bon enfant, de plus en plus, il devint, peu à
peu, mon chaperon de libertinage, daigna se soûler en ma
compagnie et me fit connaître les bons endroits.
Bâclons l'episode final. Un jour le terrible
drôle, qui savait ce qu'il faisait, me donna
l'adresse — qu'il tenait sans doute en réserve pour le
moment opportun — d'une femme «charmante quoique un peu
mûre», qui me comblerait de délices.
Deux heures plus tard, je couchais avec ma
mère, qui ne me reconnut que le lendemain.
Agréez, etc.