Editions Gentleman-CambrioleurCollection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University, Bloomington
Source:
Evvres de Lovïze Labé Lionnoize.
Lyon: Durand et Perrin, 1824.
Louise Labé
Sonnets
I
NON hauria Vlysse o qualqunqu'altro mai
Piu accorto fù, da quel diuino aspetto
Pien die gratie, d'honor et di rispetto
Sperato qual i sento affanni e guai.
Pur, Amor, co i begli occhi tu fatt' hai
Tal piaga dentro al mio innocente petto,
Di cibo et di calor gia tuo ricetto,
Che rimedio non v'e si tu nel' dai.
O sorte dura, che me fa esser quale
Punta d'un Scorpio, et domandar riparo
Contr' el velen' dall' istesso animale.
Chieggio li sol' ancida questa noia,
Non estingua el desir a me si caro,
Che mancar non potra ch' i non mi muoia.
II
O beaus yeus bruns, ô regars destournez,
O chaus soupirs, ô larmes espandues,
O noires nuits vainement atendues,
O jours luisans vainement retournez:
O tristes pleins, ô desires obstinez,
O tems perdu, ô peines despendues,
O mile morts en mile rets tendues,
O pires maus contre moi destinez.
O ris, ô front, cheueus, bras, mains et doits:
O lut pleintif, viole, archet et vois:
Tant de flambeaus pour ardre une femelle!
De toy me plein, que tant de feus portant,
En tant d'endrois d'iceus mon cur tatant,
N'en est sur toi volé quelque estincelle.
III
O longs desires, ô esperances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumieres
A engendrer de moy maintes riuieres,
Dont mes deus yeus sont sources et fontaines:
O cruautez, ô durtez inhumaines,
Pietus regars de celestes lumieres:
Du cur transi ô passions premieres,
Estimez vous croitre encore mes peines?
Qu'encor Amour sur moy son arc essaie,
Que nouueaus feus me gette et nouueaus dars:
Qu'il se despite, et pis qu'il pourra face:
Car ie suis tant nauree en toutes pars,
Que plus en moy une nouuelle plaie,
Pour m'empirer ne pourroit trouuer place.
IIII
DEPVIS qu'Amour cruel empoisonna
Premierement de son feu ma poitrine,
Tousiours brulay de sa fureur diuine,
Qui un seul iour mon cur n'abandonna.
Quelque trauail, dont assez me donna,
Quelque menasse et procheine ruïne:
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon cur ardent ne s'etonna.
Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et tousiours frais en ses combats fait estre:
Mais ce n'est pas qu'en rien nous fauorise,
Cil qui les Dieus et les hommes mesprise:
Mais pour plus fort contre les fors paroitre.
V
CLERE Venus, qui erres par les Cieus,
Entens ma voix qui en pleins chantera,
Tant que ta face au haut du Ciel luira,
Son long trauail et souci ennuieus.
Mon il veillant s'attendrira bien mieus,
Et plus de pleurs te voyant getera.
Mieus mon lit mol de larmes baignera,
De ses trauaus voyant témoins tes yeus.
Donq des humains sont les lassez esprits
De dous repos et de sommeil espris.
I'endure mal tant que le Soleil luit:
Et quand ie suis quasi toute cassee,
Et que me suis mise en mon lit lassee,
Crier me faut mon mal toute la nuit.
VI
DEVS ou trois fois bienheureus le retour
De ce cler Astre, et plus heureus encore
Ce que son il de regarder honore.
Que celle là receuroit un bon iour,
Qu'elle pourroit se vanter d'un bon tour
Qui baiseroit le plus beau don de Flore,
Le mieus sentant que iamais vid Aurore,
Et y feroit sur ses leures seiour!
C'est à moy seule à qui ce bien est du,
Pour tant de pleurs et tant de tems perdu:
Mais le voyant, tant lui feray de feste,
Tant emploiray de mes yeux le pouuoir,
Pour dessus lui plus de credit auoir,
Qu'en peu de temps feray grande conqueste.
VII
ON voit mourir toute chose animee,
Lors que du corps l'ame sutile part:
Ie suis le corps, toy la meilleure part:
Ou es tu donq, o ame bien aymee?
Ne me laissez par si long tems pámee,
Pour me sauuer apres viendrois trop tard.
Las, ne mets point ton corps en ce hazart:
Rens lui sa part et moitié estimee.
Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et reuuë amoureuse,
L'acompangant, non de seuerité,
Non de rigeur: mais de grace amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Iadis cruelle, à present fauorable.
VIII
IE vis, ie meurs: ie me brule et me noye.
I'ay chaut estreme en endurant froideur:
La vie m'est et trop molle et trop dure.
I'ay grans ennuis entremeslez de ioye:
Tout à un coup ie ris et ie larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment i'endure:
Mon bien s'en va, et à iamais il dure:
Tout en un coup ie seiche et ie verdoye.
Ainsi Amour inconstamment me meine:
Et quand ie pense auoir plus de douleur,
Sans y penser ie me treuue hors de peine.
Puis quand ie croy ma ioye estre certeine,
Et estre au haut de mon desiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
IX
TOVT aussi tot que ie commence à prendre
Dens le mot lit le repos desiré,
Mon triste esprit hors de moy retiré
S'en va vers toy incontinent se rendre.
Lors m'est auis que dedens mon sein tendre
Ie tiens le bien, ou i'ay tant aspiré,
Et pour lequel i'ay si haut souspiré,
Que de sanglots ay souuent cuidé fendre.
O dous sommeil, o nuit à moy heureuse!
Plaisant repos, plein de tranquilité,
Continuez toutes les nuiz mon songe:
Et si iamais ma poure ame amoureuse
Ne doit auoir de bien en verité,
Faites au moins qu'elle en ait en mensonge.
X
QVAND i'aperçoy ton blond chef couronné
D'un laurier verd, faire un Lut si bien pleindre,
Que tu pourrois à te suiure contreindre
Arbres et rocs: quand ie te vois orné,
Et de vertus dix mile enuironné,
Au chef d'honneur plus haut que nul ateindre:
Et des plus hauts les louenges esteindre:
Lors di mon cur en soy passionné:
Tant de vertu qui te font estre aymé,
Qui de chacun te font estre estimé,
Ne te pourroient aussi bien faire aymer?
Et aioutant à ta vertu louable
Ce nom encor de m'estre pitoyable,
De mon amour doucement t'enflamer?
XI
O dous regars, o yeus pleins de beauté,
Petits iardins, pleins de fleurs amoureuses
Ou sont d'Amour les flesches dangereuses,
Tant à vous voir mon il s'est arresté!
O cur felon, o rude cruauté,
Tant tu me tiens de facons rigoureuses,
Tant i'ay coulé de larmes langoureuses,
Sentant l'ardeur de mon cur tourmenté!
Donques, mes yeus, tant de plaisir auez,
Tant de bons tours par ses yeus receuez:
Mais toy, mon cur, plus les vois s'y complaire,
Plus tu languiz, plus en as de souci,
Or deuinez si ie suis aise aussi,
Sentant mon il estre à mon cur contraire.
XII
LVT, compagnon de ma calamité,
De mes soupirs témoin irreprochable,
De mes ennuis controlleur veritable,
Tu as souuent auec moy lamenté:
Et tant le pleur piteus t'a molesté,
Que commençant quelque son delectable,
Tu le rendois tout soudein lamentable,
Feingnant le ton que plein auoit chanté.
Et si te veux efforcer au contraire,
Tu te destens et si me contreins taire:
Mais me voyant tendrement soupirer,
Donnant faueur à ma tant triste pleinte:
En mes ennuis me plaire suis contreinte,
Et d'un dous mal douce fin esperer.
XIII
OH si i'estois en ce beau sein rauie
De celui là pour lequel vois mourant:
Si avec lui viure le demeurant
De mes cours iours ne m'empeschoit enuie,
Si m'acollant me disoit, chere Amie,
Contentons nous l'un l'autre, s'asseurant
Que ia tempeste, Euripe, ne Courant
Ne nous pourra desioindre en notre vie:
Si de mes bras le tenant acollé,
Comme du Lierre est l'arbre encercelé,
La mort venoit, de mon aise enuieuse:
Lors que souef plus il me baiseroit,
Et mon esprit sur ses leures fuiroit,
Bien ie mourrois, plus que viuante, heureuse.
XIIII
TANT que mes yeus pourront larmes espandre,
A l'heur passé auec toy regretter:
Et qu'aus sanglots et soupirs resister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre:
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignart Lut, pour tes graces chanter:
Tant que l'esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toy comprendre:
Ie ne souhaitte encore point mourir.
Mais quand mes yeux ie sentiray tarir,
Ma voix cassee, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel seiour
Ne pouuant plus montrer signe d'amante:
Priray la Mort noircir mon plus cler iour.
XV
POVR le retour du Soleil honorer,
Le Zephir, l'air serein lui apareille:
Et du sommeil l'eau et la terre esueille,
Qui les gardoit l'une de murmurer,
En dous coulant, l'autre de se parer
De mainte fleur de couleur nompareille.
Ia les oiseaus es arbres font merveille,
Et aux passans font l'ennui moderer:
Les Nynfes ia en mile ieus s'esbatent
Au cler de Lune, et dansans l'herbe abatent:
Veus tu Zephir de ton heur me donner,
Et que par toy toute me renouuelle?
Fay mon Soleil deuers moy retourner,
Et tu verras s'il ne me rend plus belle.
XVI
APRES qu'un tems la gresle et le tonnerre
Ont le haut mont de Caucase batu,
Le beau iour vient, de lueur reuétu.
Quand Phebus ha son cerne fait en terre,
Et l'Ocean il regaigne à grand erre:
Sa seur se montre avec son chef pointu.
Quand quelque tems le Parthe ha combatu,
Il prent la fuite et son arc il desserre.
Vn tems t'ay vù et consolé pleintif,
Et defiant de mon feu peu hatif:
Mais maintenant que tu m'as embrasee,
Et suis au point auquel tu me voulois,
Tu as ta flame en quelque eau arrosee,
Et es plus froit qu'estre ie ne soulois.
XVII
IE fuis la vile, et temples, et tous lieus,
Esquels prenant plaisir à t'ouir pleindre
Tu peus, et non sans force, me contreindre
De te donner ce qu'estimois le mieus.
Masques, tournois, ieus me sont ennuieus,
Et rien sans toy de beau ne me puis peindre:
Tant que tachant à ce desire esteindre,
Et un nouuel obget faire à mes yeux,
Et des pensers amoureus me distraire,
Des bois espais sui le plus solitaire:
Mais i'aperçoy, ayant erré maint tour,
Que si ie veus de toy estre deliure,
Il me conuient hors de moymesme viure,
Ou fais encor que loin sois en seiour.
XVIII
BAISE m'encor, rebaise moy et baise:
Donne m'en un de tes plus sauoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus:
Ie t'en rendray quatre plus chaus que braise.
Las, te pleins tu? ça que ce mal i'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Iouissons nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suiura.
Chacun en soy et son ami viura.
Permets m'Amour penser quelque folie:
Tousiours suis mal, viuant discrettement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.
DIANE estant en l'espesseur d'un bois,
Apres auoir mainte beste assenee,
Prenoit le frais, de Nynfes couronnee:
I'allois resuant comme fay maintefois,
Sans y penser: quand i'ouy une vois,
Qui m'apela, disant, Nynfe estonnee,
Que ne t'es tu vers Diane tournee?
Et me voyant sans arc et sans carquois,
Qu'as tu trouué, o compagne, en ta voye
Qui de ton arc et flesches ait fait proye?
Ie m'animay, respons ie, à un passant,
Et lui getay en vain toutes mes flesches
Et l'arc apres: mais lui les ramassant
Et le tirant me fit cent et cent bresches.
XX
PREDIT me fut, que deuoit fermement
Vn iour aymer celui dont la figure
Me fut descrite: et sans autre peinture
Le reconnu quand vy premierement:
Puis le voyant aymer fatalement,
Pitié ie pris de sa triste auenture:
Et tellement ie forçay ma nature,
Qu'autant que lui aymay ardentement.
Qui n'ust pensé qu'en faueur deuoit croitre
Ce que le Ciel et destins firent naitre?
Mais quand ie voy si nubileus aprets,
Vents si cruels et tant horrible orage:
Ie croy qu'estoient les infernaus arrets,
Qui de si loin m'ourdissoient ce naufrage.
XXI
QVELLE grandeur rend l'homme venerable?
Quelle grosseur? Quel poil? Quel couleur?
Qui est des yeus le plus emmieleur?
Qui fait plus tot une playe incurable?
Quel chant est plus à l'homme conuenable?
Qui plus penetre en chantant sa douleur?
Qui un dous lut fait encore meilleur?
Quel naturel est le plus amiable?
Ie ne voudrois le dire, assurément,
Ayant Amour forcé mon iugement:
Mais ie say bien et de tant ie m'assure,
Que tout le beau que lon pourroit choisir,
Et que tout l'art qui ayde la Nature,
Ne me sauroient acroitre mon desir.
XXII
LVISANT Soleil, que tu es bien heureus,
De voir tousiours de t'Amie la face:
Et toy, sa seur, qu'Endimion embrasse,
Tant de repais de miel amoureus.
Mars voit Venus: Mercure auentureus
De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glasse:
Et Iupiter remarque en mainte place
Ses premiers ans plus gays et chaleureus.
Voilà du Ciel la puissante harmonie,
Qui les espirts diuins ensemble lie:
Mais s'ils auoient ce qu'ils ayment lointein,
Leur harmonie et ordre irreuocable
Se tourneroit en erreur variable,
Et comme moy trauailleroient en vain.
XXIII
LAS! que me sert, que si parfaitement
Louas iadis et ma tresse doree,
Et de mes yeus la beauté comparee
A deus Soleils, dont Amour finement
Tira les trets causes de ton tourment?
Ou estes vous, pleurs de peu de duree?
Et mort par qui deuoit estre honoree
Ta ferme amour et iteré serment?
Donques c'estoit le but de ta malice
De m'asseruir sous ombre de seruice?
Pardonne moy, Amy, à cette fois,
Estant outree et de despit et d'ire:
Mais ie m'assure, quelque part que tu sois,
Qu'autant que moy tu soufres de martire.
XXIIII
NE reprenez, Dames, si i'ay aymé:
Si i'ay senti mile torches ardentes,
Mile trauaus, mile douleurs mordantes:
Si en pleurant i'ay mon tems consumé,
Las que mon nom n'en soit par vous blamé,
Si i'ay failli, les peines sont presentes,
N'aigrissez point leurs pointes violentes:
Mais estimez qu'Amour, à point nommé,
Sans votre ardeur d'un Vulcan excuser,
Sans la beauté d'Adonis acuser,
Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureurses:
En ayant moins que moi d'ocasion,
Et plus d'estrange et forte passion.
Et gardez vous d'estre plus malheureuses.