Editions Gentleman-Cambrioleur
Collection de textes français

Collection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University, Bloomington


Source:
Nouveau recueil de farces françaises des XVe et XVIe siècles, publié, d'après un volume unique appartenant à la Bibliothèque Royale de Copenhague, par Emile Picot et Christophe Nyrop. Paris: Damascène Morgand & Charles Fatout, 1880.






DIALOGUE NOUVEAU,

FORT JOYEULX,

COMPOSE PAR CLEMENT MAROT.



LE PREMIER commence en chantant

Mon cueur est tout endormy,
     Resveille moy belle,
Mon cueur est tout endormy
    Resveille le my.


LE SECOND

He! compaignon.


PREMIER

           Hé! mon amy.
Comment te va?


SECOND

           Corps bieu, beau sire,
Je ne te le daignerois dire
Sans t'accoler. Ça, ceste eschine,
De l'aultre bras que je t'eschine
De fine force d'accollades!


PREMIER

Et puis?


SECOND

           Et puis?


PREMIER

                      Rondeaulx, ballades,
Chansons, dizains, propos menus,
Compte moy qu'ilz sont devenuz;
Se faict il plus rien de nouveau?


SECOND

Si faict, mais j'en ay le cerveau
Si rompu et si alteré
Qu'en effect j'ay deliberé
De ne m'y rompre plus la teste.


PREMIER
Pourquoy cela?


SECOND

           Que tu es beste!
Ne sçais tu pas bien qu'il y a
Plus d'un an qu'Amour me lya
Dedans les prisons de m'amye.


PREMIER

Est ce encor de Barthelemie,
La blondelette?


SECOND

           Et de qui donc?
Ne sçais tu pas que n'euz je onc
D'elle plaisir ny un seul bien?


PREMIER

Nenny, vrayement, je n'en sçay rien,
Mais, si tu m'en eusses parlé,
Ton affaire en fust mieux allé,
Croy moy, que de tenir les choses
D'amours si couvertes et closes;
Il n'en vient que peine et regret.
Vray est qu'il fault estre secret,
Et seroit l'homme bien coquart
Qui vouldroit appeller un quart,
Mais en effect il fault un tiers.
Demande a tous ces vieilz routiers,
Qui ont esté vrays amoureux.


SECOND

Si est un tiers bien dangereux,
S'il n'est amy, Dieu sçait combien.


PREMIER

Hé! mon amy, choisy le bien,
Et, quand tu l'auras bien choysi,
Si ton cueur se trouve saisi
De quelque ennuyeuse tristesse,
Ou bien d'une grande liesse,
A l'amy te deschargeras.
Sçais tu comment t'allegeras?
Tout ainsi, par le sang sainct George,
Comme si tu rendois ta gorge
Le jour d'un caresme prenant.


SECOND

Il vault donc mieulx dès maintenant
Que je t'en compte tout du long.
N'est ce pas bien dict?


PREMIER


           Or la donc.
Mais, pour ce que je suis des vieux
En cas d'amours, il vauldra mieulx
Que les demandes je te face:
Combien, de qui, en quelle place,
Des refuz, des parolles franches,
Des circonstances et des branches,
Et des rameaux, car les ay tous
Aprins de mes compaignons doulx,
Allant avec eulx a la messe.
Or, vien ça, compte moy quant est ce
Que premiérement tu l'aymoys.


SECOND

Il y a plus de seize moys,
Voyre vingt, sans avoir jouy.


PREMIER

Et l'aymes tu encor?


SECOND

           Ouy.


PREMIER

Tu es un fol. Or, de par Dieu,
Comment dois je dire? En quel lieu
Fut premier ta penseée esprise
De son amour?


SECOND

           En une eglise;
La commençay mes passions.


PREMIER

Voyla de mes devotions!
Et quel jour fut ce?


SECOND

           Par sainct Jacques,
Ce fut le propre jour de Pasques.
A bon jour bon oeuvre.


PREMIER

           Et comment!
Tu venoys lors tout freschement
De confesse et de recevoir....


SECOND

Il est vray, mais tu dois sçavoir
Que tousjours, a ces grans journées,
Les femmes sont mieux attournées
Qu'aux autres jours, et cela tente.
O mon Dieu, qu'elle estoit contente
De sa personne, ce jour la!
Avecques la grace qu'elle a,
Elle vous avoit un corset
D'un fin bleu, lassé d'un lasset
Jaulne, qu'elle avoit faict exprès.
Elle vous avoit puis après
Mancherons d'escarlatte verte,
Robbe de pers, large et ouverte,
J'entends a l'endroict des tetins,
Chausses noires, petits patins,
Linge blanc, ceincture houppée,
Le chapperon faict en poupée,
Les cheveus en passefillon,
Et l'oeil gay en esmerillon,
Soupple et droicte comme une gaulle.
En effect, sainct François de Paule
Et le plus sainct Italien
Eust esté prins en son lien,
S'a la veoir se fut amusé.


PREMIER

Je te tiens donc pour excusé
Pour ce jour la, que fuz tu?


SECOND

           Pris.


PREMIER

Quel visaige as tu d'elle!


SECOND

           Gris.


PREMIER

Ne te rit elle jamais?


SECOND

           Point.


PREMIER

Que veulx tu estre a elle?


SECOND

           Joinct.


PREMIER

Par mariage, ou autrement?
Lequel veux tu?


SECOND

           Par mon serment,
Tous deux sont bons, et si ne sçay
Je l'aymerois mieux a l'essay
Avant qu'entrer en mariage.


PREMIER

Touche la; tu as bon courage,
Et si n'es point trop desgouteé.
Tu l'auras, et, d'autre costé,
On m'a dict qu'elle est amyable
Comme un mouton.


SECOND

           Elle est le diable!
C'est par sa teste que j'endure;
Elle est, par le corps bieu, plus dure
Que n'est le pommeau d'une dague.


PREMIER

C'est signe qu'elle est bonne bague,
Compaignon.


SECOND

           Voicy un mocqueur.
J'entens dure parmy le cueur,
Car, quand au corps, n'y touche mye.
Dès que je l'appelle m'amye:
«Vostre amye n'est pas si noire »,
Fait elle. Vous ne sçauriez croire
Comme elle est prompte a me desdire
Du tout.


PREMIER

           Ainsi?


SECOND

                      Laisse moy dire.
Si tost que je la veux toucher,
Ou seulement m'en approcher,
C'est peine, je n'ay nul credit;
Et sçais tu bien qu'elle me dit?
« Un facheux et vous c'est out un;
» Vous estes le plus importun
» Que jamais je vy ». En effect
J'en vouldrois estre ja deffaict,
Et m'en croy.


PREMIER

           Que tu es belistre!
Et n'as tu pas ton franc arbitre
Pour sortir d'ou tu es entré?


SECOND

Arbitre? C'est bien arbitré!
Je le veux bien, mais je ne puis.
Bien un an l'ay laissée, et puis
J'ay parlé aux Egyptiennes
Et aux sorciéres anciennes,
D'y chercher jusque au dernier poinct
Le moyen de ne l'aymer point:
Mais je ne m'en puis descoifer.
Je pense que c'est un enfer,
Dont jamais je ne sortiray.


PREMIER

Par mon ame, je te diray:
Puisqu'il n'est pas en ta puissance
De la laisser, sa jouyssance
Te seroit une grand recepte.


SECOND

Sa jouyssance? Je l'accepte.
Amenez la moy.


PREMIER

           Non, attens.
Mais, a fin que ne perdons temps,
Compte moy cy par les menuz
Les moyens que tu as tenuz
Pour parvenir a ton affaire.


SECOND

J'ay faict tout ce qu'on sçaurait faire:
J'ay souspiré, j'ay faict des criz,
J'ay envoyé de beaux escriptz,
J'ay dansé et ay faict gambades,
Je luy ay tant donné d'oeillades
Que mes yeulx en sont tous lassez.


PREMIER

Encores n'est ce pas assez.


SECOND

J'ay chanté, le diable m'emporte,
Des nuicts cent foys devant sa porte,
Dont n'en veux prendre qu'a tesmoings
Trois potz a pisser pour le moins,
Que sur ma teste on a cassez.


PREMIER

Encores n'est ce pas assez.


SECOND

Quand elle venoit au monstier,
Je l'attendois au benoistier
Pour luy donner de l'eau béniste,
Mais elle s'enfuyoit plus viste
Que liévres quand ils sont chassez.


PREMIER

Encores n'est ce pas assez.


SECOND

Je luy ay dict qu'elle estoit belle;
J'ay baisé la paix après elle,
Je luy ay donné fruicts nouveaux
Acheptez en la place aux Veaux,
Disant que c'estoit de mon creu,
Je ne sçay si elle l'a creu;
Et puis tant de bouquetz et roses;
Brief elle a mis toutes ces choses
Au ranc des pechez effacez.


PREMIER

Encores n'est ce pas assez.
Il falloit estre diligent
De luy donner....


SECOND

           Quoy?


PREMIER

                      De l'argent,
Quelque chaine d'or bien pesante,
Quelque esmeraude bien luysante,
Quelque paternostre de prix
Tout soudain cela seroit pris.
Et en le prenant el s'oblige.


SECOND

El n'en prendroit jamais, te dis je,
Car c'est une femme d'honneur.


PREMIER

Mais tu es un mauvais donneur,
Je le voy tresbien.


SECOND

           Non suis point,
Mais croy qu'elle n'en prendroit point,
En y eust il plein trois barilz.


PREMIER


Mon amy, elle est de Paris,
Ne te y fie, car c'est un lieu
Le plus gluant...


SECOND

           Par le corps bieu,
Tu me comptes de grans matiéres


PREMIER

Quand les petites vilotiéres
Trouvent quelque hardy amant,
Qui vueille mettre un dyamant
Devant leur yeulx rians et vers,
Coac! elles tombent a l'envers.
Tu ris? Mauldit soit il qui erre!
C'est la grand vertu de la pierre
Qui esblouit ainsi les yeux.
Telz dons, telz presens servent mieux
Que beauté, sçavoir, ne priéres:
Ils endorment les chamberiéres,
Ils ouvrent les portes fermées
Comme s'elles estoient charmées,
Ils font aveugles ceux qui voyent;
Et taire les chiens qui aboyent:
Ne me croys tu pas?


SECOND

           Si fais, si.
Mais de la tienne, Dieu mercy,
Compaignon, tu ne m'en dy rien


PREMIER

Et que veux tu? El m'ayme bien;
Je n'ay que faire de m'en plaindre.


SECOND

Il est vray, mais si peut on faindre,
Aucunes foys une amytié
Qui n'est pas si grand la moytié
Comme on la demonstre par signes.


PREMIER

Ouy bien, quand aux femmes fines,
Mais la mienne, en si grand jeunesse.
Ne sçaurait avoir grand finesse;
Ce n'est qu'un enfant.


SECOND

           De quel aage?


PREMIER

De quatorze ans.


SECOND

           Ho! voyla rage;
Elle commence de bonne heure.


PREMIER

Tant mieux, elle en sera plus seure,
Car avec le temps on s'affine.


SECOND

Ouy, elle en sera plus fine,
N'est ce pas cela?


PREMIER

           Que d'esmoy!
Entens que son amour en moy
Croistra tousjours avec les ans.


SECOND

Ne faisons pas tant des plaisans;
Partout il y a decevance.
De quoy la congnois tu?


PREMIER

           D'enfance
D'enfance tout premiérement
La voyois ordinairement,
Car nous estions prochains voysins;
L'esté luy donnois des raisins,
Des pommes, des prunes, des poires,
Des pois vertz, des cerises noires,
Du pain benist, du pain d'espice,
Des eschaudez, de la reclisse,
De bon sucre et de la dragée.
Et, quand elle fut plus aagée,
Je luy donnois de beaux bouquets,
Un tas de petis affiquets
Qui n'estoient pas de grand valeur,
Quelque ceinture de couleur,
Au temps que le Landit venoit.
Encor de moy rien ne prenoit
Que devant sa mére ou son pére,
Disant que c'estoit vitupére
De prendre rien sans congé d'eux,
D'huy a un bon an, ou a deux,
Luy donneray et corps et biens
Pour les mesler avec les siens,
Et a son gré en disposer.


SECOND

Tu l'aymes donc pour l'espouser?


PREMIER

Ouy, car je sçay seurement
Que ceux qui ayment autrement,
Sont voluntiers tous marmiteux:
L'un est fasché, l'autre est piteux,
L'un brusle et art, l'autre est transi;
Que ay je faire d'estre ainsi?
Ainsi comme j'ayme m'amye,
Cinq, six, sept heures et demie,
L'entretiendray, voyre dix ans,
Sans avoir peur des mesdisans,
Et sans dangier de ma personne.


SECOND

Corps bieu, ta raison est tresbonne,
Car d'une bonne intention
Ne vient doubte ne passion,
Mais, compaignon, je te demande,
Quelle est la matiére plus grande
Qu'elle t'a offerte desja?


PREMIER

Ma foy, je ne mentiray ja:
Je n'ose toucher son teton,
Mais je la prens par le menton,
Et tout premierérement la baise,


SECOND

Ventre sainct Gris, que tu es aise,
Compaignon d'amours!


PREMIER

           Par ce corps,
Quand il fault que j'aille dehors,
Si tost qu'elle en est advertie
Et que c'est loing, ma departie
La fait pleurer comme un oignon.


SECOND

Je puisse mourir, compaignon,
Je croy que tu es plus heureux
Cent foys que tu n'est amoureux.
O le grand aise en quoy tu vis!
Mais pourquoy est ce, a ton advis,
Que la mienne m'est si estrange,
Et qu'elle prise moins que fange
Ma peine et moy, et mon pourchas?


PREMIER

C'est signe que tu ne couchas
Encore jamais avec elle.


SECOND

Corps bieu, tu me la bailles belle!
J'en deverineroys bien autant.
Or si poursuyvray je pourtant
La chasse que j'ay entreprinse,
Car, tant plus on tarde a la prinse,
Tant plus doulx en est le repos.


PREMIER

Une chanson avec propos
N'auroit point trop maulvaise grace;
Disons la.


SECOND

           La dirons nous grasse,
De mesme le jour?


PREMIER

           Rien, quelconques;
Honneur par tout. Commençons donques.


SECOND

Languir me fais..... Content desir...


PREMIER

A telles ne prens point plaisir;
Elle sentent trop leurs clamours.


SECOND

Disons donques: Puis qu'en amours:
Tu la dis assez voluntiers.


PREMIER

Il est vray, mais il faut un tiers,
Car elle est composée a troys.


UN QUIDAM

Messieurs, s'il vous plaist que je y soys,
Je serviray d'enfant de choeur,
Car je la sçay toute par cueur;
Il ne s'en fault pas une notte.


SECOND

Bien venu, par saincte Penotte!
Soys, mignon, le bien arrivé.


PREMIER

Luy siet il bien d'estre privé?
Chantez vous clair?


QUIDAM

           Comme layton.
Baillez moy seulement le ton,
Et vous verrez si je l'entens.

Puis qu'en amours a si beau passe temps,
[Je veulx aimer, chanter, dancer et rire
Pour resjouir mon cueur que deult martyre;
Vela le point et la fin ou je tends.

Si j'ay l'amour de celle ou je pretens,
Croyez qu'ennuy ne soucy, qu'est le pire,
N'aura jamais puissance de me nuyre.
Car je seray du nombre des contens.]

Fin.