Editions Gentleman-Cambrioleur
Collection de textes français
Collection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University,
Bloomington
Source:
Alphonse Daudet. Les femmes d'artistes. Paris:
Alphonse Lemerre, [n.d.].
Alphone Daudet
La Menteuse
Je n'ai jamais aimé qu'une femme
dans ma vie, nous disait un jour le peintre D.... J'ai
passé avec elle cinq ans de parfait bonheur, de joies
tranquilles et fécondes. Je peux dire que je lui
dois ma célébrité d'aujourd'hui, tellement
à ses côtés le travail m'était
facile, l'inspiration naturelle. Dès que je l'eus
rencontrée, il me sembla qu'elle était mienne depuis
toujours. Sa beauté, son caractère répondaient
à tous mes rêves. Cette femme ne m'a jamais
quitté; elle est morte chez moi, dans mes bras, en m'aimant....
Eh bien, quand je pense à elle, c'est avec colère.
Si je cherche à me la représenter telle que je l'ai
vue pendant cinq ans, dans tout le rayonnement de l'amour, avec
sa grande taille pliante, sa pâleur dorée, ses
traits de juive d'Orient, réguliers et fins dans la
bouffissure légère du visage, son parler lent,
velouté comme son regard, si je cherche à donner
un corps à cette vision délicieuse, c'est
pour mieux lui dire: «Je te hais!...»
Elle s'appelait Clotilde. Dans la maison
amie où nous nous étions rencontrés, on
la connaissait sous le nom de Mme Deloche, et on la disait veuve
d'un capitaine au long cours. En effet, elle
paraissait avoir beaucoup voyagé. En causant, il lui
arrivait de dire tout à coup: Quand j'étais à
Tampico... ou bien: une fois dans la rade de Valparaiso...
A part cela, rien dans son allure, dans son langage, ne sentait
la vie nomade, rien ne trahissait le désordre, la
précipitation des prompts départs et de
brusques arrivées. Elle était Parisienne,
s'habillait avec un goût parfait, sans aucuns de ces
burnous, de ces sarapés excentriques qui font
reconnaître les femme d'officiers et de marins
perpétuellement en tenue de voyage.
Quand je sus que je l'aimais, ma première,
ma seule idée fut de la demander en marriage. Quelqu'un lui
parla pour moi. Elle répondit simplement qu'elle ne se
remarierait jamais. J'évitai dès lors de la
revoir; et comme ma pensée était trop atteinte,
trop occupée pour me permettre le moindre travail, je
résolus de voyager. Je faisais mes préparatifs
de départ lorsque, un matin, dans mon appartement même,
parmi l'encombrement des meubles ouverts et des malles
éparses, je vis à ma grande stupeur entrer
Mme Deloche.
«Pourquoi partez-vous? me dit-elle
doucement... Parce que vous m'aimez? Moi aussi, je vous
aime... Seulement (ici sa voix trembla un peu) seulement, je suis
mariée.» Et elle me raconta son histoire.
Tout un roman d'amour et d'abandon. Son
mari buvait, la frappait. Ils s'étaient séparés
au bout de trois ans. Sa famille, dont elle semblait
très-fière, occupait une haute situation à Paris,
mais depuis son mariage on ne voulait plus la recevoir. Elle
était nièce du grand-rabbin. Sa soeur, veuve d'un officier
supérieur, avait épousé en secondes noces le garde
général de la forêt de Saint-Germain.
Quant à elle, ruinée par son mari, elle avait
heureusement gardé d'une education première
complète et très-soignée des talents dont elle
se faisait une ressource. Elle donnait des leçons de
piano dans des maisons riches, Chausée d'Antin,
faubourg Saint-Honoré, et gagnait largement sa vie...
L'histoire était touchante, mais un
peu longue, pleine de ces jolies redites, de ces incidents
interminables qui embroussaillent les discours féminins.
Aussi mit-elle plusieurs jours à me la raconter.
J'avais loué, avenue de l'Impératrice, entre des
rues silencieuses et des pelouses tranquilles, une petite maison pour
nous deux. J'aurais passé là un an à
l'écouter, à la regarder, sans songer au travail.
Ce fut elle la première qui me renvoya à mon
atelier, et je ne pus pas l'empêcher de reprendre ses
leçons. Cette dignité de sa vie, dont elle avait
souci, me touchait beaucoup. J'admirais cette âme
fière, tout en me sentant un peu humilié
devant sa volonté formelle de ne rien devoir qu'à
son travail. Toute la journée nous étions
donc séparés, et réunis seulement le
soir à la petite maison.
Avec quel bonheur je rentrais chez nous, si
impatient lorsqu'elle tardait à venir et si joyeux quand je
la trouvais là avant moi! De ses courses dans Paris elle me
rapportait des bouquets, des fleurs rares. Souvent je la forçais
d'accepter quelque cadeau, mais elle se disait en riant plus
riche que moi, et le fait est que ses leçons
devaient produire beaucoup, car elle s'habillait toujours avec une
élégance chère, et le noir, dont elle se
couvrait par une coquetterie de teint et de beauté,
avait des mats de velours, des luisants de satin et de jais, des
fouillis de dentelles soyeuses où l'oeil étonné
découvrait sous une simplicité apparente des mondes
d'élégance féminine dans les mille reflets
d'une couleur unique.
Du reste son métier n'avait rien
de pénible, disait-elle. Toutes ses élèves,
des filles de banquiers, d'agents de change, l'adoraient, la
respectaient; et plus d'une fois elle me montra un bracelet,
une bague qu'on lui donnait en reconnaissance de ses soins.
En dehors du travail, nous ne nous quittions jamais; nous
n'allions nulle part. Seulement, le dimanche elle partait pour
Saint-Germain voir sa soeur, la femme du garde général,
avec qui, depuis quelque temps, elle avait fait sa paix. Je
l'accompagnais à la gare. Elle revenait le soir même,
et souvent, dans les longs jours, nous nous donnions
rendez-vous à une station du parcours, au bord de
l'eau ou dans les bois. Elle me racontait sa visite, la bonne
mine des enfants, l'air heureux du ménage. Cela me
navrait pour elle, privée à jamais d'une vraie
famille, et je redoublais de tendresse, afin de lui faire
oublier cette position fausse, qui devait éprouver
cruellement une âme de sa valeur.
Quel temps heureux de travail et de
confiance! Je ne soupçonnais rien. Tout ce qu'elle
disait avait l'air si vrai, si naturel. Je ne lui reprochais qu'une
chose. Quelquefois en me parlant des maisons où elle
allait, des familles de ses élèves, il lui
venait une abondance de détails supposés,
d'intrigues imaginaires qu'elle inventait en dépit de
tout. Si calme, elle voyait toujours le roman autour
d'elle, et sa vie se passait en combinaisons dramatiques.
Ces chimères troublaient mon bonheur. Moi qui aurais
voulu m'éloigner du reste du monde pour vivre
enfermé auprès d'elle, je la trouvais
trop occupée de choses indifférentes. Mais je
pouvais bien pardonner ce travers à une femme jeune et
malheureuse, dont la vie avait été
jusque-là un roman triste sans dénouement
probable.
Une seule fois, j'eus un soupçon, ou
plutôt un pressentiment. Un dimanche soir elle ne
rentra pas coucher. J'étais au désespoir.
Que faire? Aller à Saint-Germain? Je pouvais
la compromettre. Pourtant, après une nuit affreuse,
j'étais décidé à partir
lorsqu'elle arriva toute pâle, toute troublée.
Sa soeur était malade; elle avait dû
rester pour la soigner. Je crus ce qu'elle me disait, sans
me méfier de ce flux de paroles débordant à
la moindre question, noyant toujours l'idée principale
sous une foule de détails inutiles, l'heure de
l'arrivée, un employé très-impoli, un
retard du train. Deux ou trois fois dans la même semaine,
elle retourna coucher à Saint-Germain; ensuite, la
maladie finie, elle reprit sa vie regulière et
tranquille.
Malheureusement, quelque temps après,
ce fut son tour de tomber malade. Un jour, elle revint de ses
leçons, tremblante, mouillée, fiévreuse.
Une fluxion de poitrine se déclara, grave tout de
suite, et bientôt — me dit le médecin —
irrémédiable. J'eus une douleur folle,
immense. Puis je ne songeais plus qu'à lui rendre ses
dernières heures plus douces. Cette famille qu'elle
aimait tant, dont elle était si glorieuse, je la
ramènerais à ce lit de mourante. Sans
lui rien dire, j'écrivis d'abord à
sa soeur, à Saint-Germain, et moi-même je
courus chez son oncle, le grand-rabbin. Je ne sais à
quelle heure indue j'arrivai. Les grandes catastrophes
bouleversent la vie jusqu'au fond, l'agitent dans ses moindres
détails... Je crois que le brave rabbin était en
train de dîner. Il vint tout effaré, me reçut
dans l'antichambre.
«Monsieur, lui dis-je, il y a des
moments où toutes les haines doivent se taire....»
Sa figure respectable se tournait vers moi,
très étonnée.
Je repris:
«Votre nièce va mourir.
— Ma nièce!... Mais je n'ai pas
de nièce; vous vous trompez.
— Oh! je vous prie, monsieur, oubliez ces
sottes racunes de famille... Je vous parle de Mme Deloche, la
femme de Capitaine...
— Je ne connais pas de Mme Deloche...
Vous confondez, mon enfant, je vous assure.»
Et, doucement, il me poussait vers la porte,
me prenant pour un mystificateur ou pour un fou. Je devais
avoir l'air bien étrange, en effet. Ce qui
j'apprenais était si inattendu, si terrible... Elle
m'avit donc menti... Pourquoi?... Tout à coup une
idée me vint. Je me fis conduire à l'adresse d'une
de ses élèves dont elle me parlait toujours,
la fille d'un banquier très-connu.
Je demande au domestique: Mme Deloche?
«Ce n'est pas ici.
— Oui, je sais bien... C'est une dame qui donne
des leçons de piano à vos demoiselles.
— Nous n'avons pas de demoiselles chez nous,
pas même un piano... Je ne sais pas ce que vous voulez
dire.»
Et elle me ferma la porte au nez avec humeur.
Je n'allai pas plus loin dans mes recherches.
J'étais sûr de trouver partout la même
réponse et le même désappointement.
En rentrant à notre pauvre maison, on me remit une
lettre timbrée de Saint-Germain. Je l'ouvris,
sachant d'avance ce qu'elle renfermait. Le garde
général lui non plus ne connaissait pas Mme
Deloche. Il n'avit d'ailleurs ni femme ni enfant.
Ce fut le dernier coup. Ainsi pendant cinq ans
chacune de ses paroles avait été un mensonge...
Mille idées de jalousie me saisirent à la fois; et
follement, sans savoir ce que je faisais, j'entrai dans la
chambre où elle était en train de mourir.
Toutes les questions qui me tourmentaient tombèrent
ensemble sur ce lit de douleur: «Qu'alliez-vous
faire à Saint-Germain le dimanche?... Chez qui
passiez-vous vos journées?... Où avez-vous
couché cette nuit-là!... Allons,
répondez-moi.» Et je me penchais sur elle,
cherchant tout au fond de ses yeux encore fiers et beaux
les réponses que j'attendais avec angoisse; mais elle
resta muette, impassible.
Je repris en tremblant de rage:
«Vous ne donniez pas de leçons. J'ai été
partout. Personne ne vous connaît... Alors,
d'où venaient cet argent, ces dentelles, ces
bijoux?» Elle me jeta un regard d'une tristesse horrible,
et ce fut tout... Vraiment, j'aurais dû
l'epargner, la laisser mourir en repos... Mais je l'avais
trop aimée. La jalousie était plus forte que la
pitié. Je continuai: «Tu m'as trompé
pendant cinq ans. Tu m'as menti tous les jours, à:
toutes les heures... Tu connaissais toute ma vie, et moi
je ne savais rien de la tienne. Rien, pas même ton nom.
Car il n'est pas à toi, n'est-ce pas? ce nom que
tu portais... Oh! la menteuse, la menteuse! Dire qu'elle va
mourir, et que je ne sais de quel nom l'appeler... Voyons,
qui es-tu? D'où viens-tu? Qu'est-ce que tu
es venue faire dans ma vie?... Mais parle-moi donc! Dis-moi
quelque chose.»
Efforts perdus! Au lieu de me répondre,
elle tournait péniblement la tête vers la
muraille, comme si elle avait craint que son dernier regard
me livrât son secret... Et c'est ainsi qu'elle
est morte, la malheureuse! Morte en se dérobant,
menteuse jusqu'au bout.