Editions Gentleman-CambrioleurCollection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University, Bloomington
Source:
Nouvelles histoires extraordinaires, par Edgard Poe. Traduction de Charles Baudelaire. Paris: Calmann-Lévy, [n.d.] v. 6
Charles Baudelaire
J'étais brisé, — brisé jusqu'à la
mort par cette longue agonie; et, quand enfin ils me
délièrent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je
sentis que mes sens m'abandonnaient. La sentence, — la terrible
sentence de mort, — fut la dernière phrase distinctement
accentuée qui frappa mes oreilles. Après quoi, le
son des voix des inquisiteurs me parut se noyer dans le
bourdonnement indéfini d'un rêve. Ce bruit
apportait dans mon âme l'idée d'une rotation,
— peut être à cause que dans mon imagination je
l'associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort
peu de temps; car tout d'un coup je n'entendis plus rien.
Toutefois, pendant quelque temps encore, je vis; mais avec quelle
terrible exagération! Je voyais les lèvres des
judges en robe noir. Elle m'apparaissaient blanches, — plus
blanches que la feuille sur laquelle je trace ces mots, — et
minces jusqu'au grotesque; amincies par l'intensité de
leur expression de dureté, — d'immuable
résolution, — de rigoureux mépris de la douleur
humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi
représentait le Destin coulaient encore de ces
lèvres. Je les vis se tordre en une phrase de mort. Je
les vis figurer les syllabes de mon nom; et je frissonnai, sentant
que le son ne suivait pas le mouvement. Je vis aussi, pendant
quelques moments d'horrur délirante, la molle et presque
imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient
les murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands
flambeaux qui étaient posés sur la table. D'abord
ils revêtirent l'aspect de la Charité, et
m'apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient me
sauver; mais alors, et tout d'un coup, une nausée mortelle
envahit mon âme, et je sentis chaque fibre de mon
être frémir comme si j'avais touché le fil
d'une pile voltaïque; et les formes angéliques
devenaient des spectres insignifiants, avec des têtes de
flamme, et je voyais bien qu'il n'y avait aucun secours à
espérer d'eux. Et alors se glissa dans mon imagination,
comme une riche note musicale, l'idée du repos
délicieux qui nous attend dans la tombe. L'idée
vint doucement et furtivement, et il me sembla qu'il me fallut un
long temps pour en avoir une appréciation complète;
mais, au moment même où mon esprit commençait
enfin à bien sentir et à choyer cette
idée, les figures des juges s'évanouirent comme
par magie; les grands flambeaux se réduisirent à
néant; leurs flammes s'éteignirent
entièrement; le noir des ténèbres survint;
toutes sensations parurent s'engloutir comme dans un plongeon fou
et précipité de l'âme dans l'Hadès.
Et l'univers ne fut plus que nuit, silence,
immobilité.
J'étais évanoui; mais cependant je ne dirai pas que
j'eusse perdu toute conscience. Ce qu'il m'en restait, je
n'essayerai pas de le définir, ni même de le
décrire; mais enfin tout n'était pas perdu. Dans
le plus profond sommeil, — non! Dans le délire, — non!
Dans l'évanouissement, — non! Dans la mort, — non!
Même dans le tombeau tout n'est pas perdu. Autrement, il
n'y aurait pas d'immortalité pour l'homme. En nous
éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons
la toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une
seconde après, — tant était frêle
peut-être ce tissu, — nous ne nous souvenons pas d'avoir
rêvé. Dans le retour de l'évanouissement
à la vie, il y a deux degrés: le premier, c'est le
sentiment de l'existence morale ou spirituelle; le second, le
sentiment de l'existence physique. Il semble probable que, si, en
arrivant au second degré, nous pouvious évoquer les
impressions du premier, nous y retrouverions tous les
éloquents souvenirs du gouffre transmondain. Et ce
gouffre, quel est-il? Comment du moins distinguerons-nous ses
ombres de celles de la tombe? Mais, si les impressions de ce que
j'ai appelé le premier degré ne reviennent pas
à l'appel de la volonté, toutefois, après un
long intervalle, n'apparaissent-elles pas sans y être
invitées, cependant que nous nous émerveillons
d'où elle peuvent sortir? Celui-là qui ne s'est
jamais évanoui n'est pas celui qui découvre
d'étranges palais et des visages bizarrement familiers
dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui contemple,
flottantes au milieu de l'air, les mélancoliques visions
que le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui
médite sur le parfum de quelque fleur inconnue, — ce
n'est pas lui dont le cerveau s'égare dans le
mystère de quelque mélodie qui jusqu'alors n'avait
jamais arrêté son attention.
Au milieu de mes efforts répétés et intenses
de mon énergique application à ramasser quelque
vestige de cet état de néant apparent dans lequel
avait glissé mon âme, il y a eu des moments
où je rêvais que je réussissais; il y a eu de
courts instants, de très-courts instants où j'ai
conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une
époque postérieure, m'a affirmé ne pouvoir
se rapporter qu'à cet état où la conscience
paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me
présentent, très-indistinctement, de grandes figures
qui m'enlevaient, et silencieusement me transportaient en bas,—
et encore en bas, — toujours plus bas, — jusqu'au moment
où un vertige horrible m'opressa à la simple
idée de l'infini dans la descente. Elles me rappellent
aussi je ne sais quelle vague horreur que j'éprouvais au
coeur, en raison même du calme surnaturel de ce coeur. Puis
vient le sentiment d'une immobilité soudaine dans tous les
êtres environnants; comme si ceux qui me portaient, — un
cortége de spectres! — avaient dépassé dans
leur descente les limites de l'illimité, et
s'étaient arrêtés, vaincus par l'infini ennui
de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de
fadeur et d'humidité; et puis tout n'est plus que folie, -
- la folie d'une mémoire qui s'agite dans
l'abominable.
Très-soudainement revinrent dans mon âme son et
mouvement, — le mouvement tumultueux du coeur, et dans mes
oreilles le bruit de ses battements. Puis une pause dans laquelle
tout disparaît. Puis de nouveau, le son, le mouvement et
le toucher, — comme une sensation vibrante
pénétrant mon être. Puis la simple
conscience de mon existence, sans pensée, — situation qui
dura longtemps. Puis, très-soudainement, la
pensée, et une terreur frissonnante, et un ardent
effort de comprendre au vrai mon état. Puis un vif
désir de retomber dans l'insensibilité. Puis
brusque renaissance de l'âme et tentative réussie de
mouvement. Et alors le souvenir complet du procès, des draperies
noires, de la sentence, de ma faiblesse, de mon
évanouissement. Quant à tout ce qui suivit,
l'oubli le plus complet; ce n'est que plus tard et par
l'application la plus énergique que je suis parvenu
à me le rappeler vaguement.
Jusque-là, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que
j'étais couché sur le dos et sans liens.
J'étendis ma main, et elle tomba lourdement sur quelque
chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant
quelques minutes, m'évertuant à deviner où
je pouvais être et ce que j'étais devenu.
J'étais impatient de me servir de mes yeux, mais je n'osai
pas. Je redoutais le premier coup d'oeil sur les objets
environnants. Ce n'était pas que je craignisse de
regarder des choses horribles, mais j'étais
épouvanté de l'idée de ne rien voir. A la
longue, avec une folle angoisse de coeur, j'ouvris vivement les
yeux. Mon affreuse pensée se trouvait donc
confirmée. La noirceur de l'éternelle nuit
m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me semblait
que l'intensité des ténèbres m'oppressait et
me suffoquait. L'atmosphère était
intolérablement lourde. Je restai paisiblement
couché, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me
rappelai les procédés de l'inquisition, et, partant
de là, je m'appliquai à en déduire ma
position réelle. La sentence avait été
prononcée, et il me semblait que, depuis lors, il
s'était écoulé un long intervalle de temps.
Cependant, je n'imaginai pas un seul instant que je fusse
réellement mort. Une telle idée, en dépit
de toutes les fictions littéraires, est tout à fait
incompatible avec l'existence réelle; — mais où
étais-je, et dans quel état? Les condamnés
à mort, je le savais, mouraient ordinairement dans les
auto-da-fé. Une solennité de ce genre avait
été célébrée le soir
même du jour de mon jugement. Avais-je été
réintégré dans mon cachot pour y attendre le
prochain sacrifice qui ne devait avoir lieu que dans quelques
mois? Je vis tout d'abord que cela ne pouvait pas être.
Le contingent des victimes avait été mis
immédiatement en réquisition; de plus, mon premier
cachot, comme toutes les cellules des condamnés à
Tolède, était pavé de pierres, et la
lumière n'en était pas tout à fait
exclue.
Tout à coup une idée terrible chassa le sang par
torrents vers mon coeur, et, pendant quelques instants, je
retombai de nouveau dans mon insensibilité. En revenant
à moi, je me dressai d'un seul coup sur mes pieds,
tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'étendis
follement mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les
sens. Je ne sentais rien; cependant, je tremblais de faire un
pas, j'avais peur de me heurter contre les murs de ma tombe. La
sueur jaillissait de tous mes pores et s'arrêtait en
grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie de l'incertitude
devint à la longue intolérable, et je
m'avançais avec précaution, étendant les
bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites, dans
l'espérance de surprendre quelque faible rayon de
lumière. Je fis plusieurs pas, mais tout était
noir et vide. Je respirai plus librement. Enfin il me parut
évident que la plus affreuse des destinées
n'était pas celle qu'on m'avait
réservée.
Et alors, comme je continuais à m'avancer avec
précaution, mille vagues rumeurs qui couraient sur ces
horreurs de Tolède vinrent se presser
pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces
cachots d'étranges choses, — je les avais toujours
considérées comme des fables, — mais cependant si
étranges et si effrayantes qu'on ne les pouvait
répéter qu'à voix basse. Devais-je mourir
de faim dans ce monde souterrain de ténèbres, — ou
quelle destinée, plus terrible encore peut-être,
m'attendait? Que le résultat fût la mort, et une
mort d'une amertume choisie, je connaissais trop bien le
caractère de mes juges pour en douter; le mode et l'heure
étaient tout ce qui m'occupait et me tourmentait.
Mes mains étendues rencontrèrent à la longue
un obstacle solide. C'était un mur, qui semblait construit
en pierres, — très-lisse, humide et froid. Je le suivis
de près, marchant avec la soigneuse méfiance que
m'avaient inspirée certaines anciennes histoires. Cette
opération néanmoins ne me donnait aucun moyen de
vérifier la dimension de mon cachot; car je pouvais en
faire le tour et revenir au point d'où j'étais
parti sans m'en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement
uniforme. C'est pourquoi je cherchai le couteau que j'avais dans
ma poche quand on m'avait conduit au tribunal; mais il avait
disparu, mes vêtements ayant été
changés contre une robe de serge grossière.
J'avais eu l'idée d'enfoncer la lame dans quelque menue
crevasse de la maçonnerie, afin de bien constater mon point
de départ. La difficulté cependant était
bien vulgaire; mais d'abord, dans le désordre de ma
pensée, elle me sembla insurmontable. Je déchirai
une parti de l'ourlet de ma robe, et je plaçai le morceau
par terre, dans toute sa longueur et à angle droit contre
le mur. En suivant mon chemin à tâtons autour de
mon chachot, je ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon
en achevant le circuit. Du moins, je le croyais; mais je n'avais
pas tenu compte de l'étendue de mon cachot ou de ma
faiblesse. Le terrain était humide et glissant. J'allai
en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je
tombai. Mon extrême fatigue me décida à
rester couché, et le sommeil me surprit bientôt dans
cet état.
En m'éveillant et en étendant un bras, je trouvai
à côté de moi un pain et une cruche d'eau.
J'étais trop épuisé pour
réfléchir sur cette circonstance, mais je bus et
mangeai avec avidité. Peu de temps après, je
repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine
j'arrivai au lambeau de serge. Au moment où je tombai,
j'avais déjà compté cinquante-deux pas, et,
en reprenant ma promenade, j'en comptai encore quarante-huit, —
quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout, cela faisait
cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je
présumai que le cachot avait cinquante yards de circuit.
J'avais toutefois rencontré beaucoup d'angles dans le mur,
et ainsi il n'y avait guère moyen de conjecturer la forme
du caveau; car je ne pouvais m'empêcher de supposer que
c'était un caveau.
Je ne mettais pas un bien grand intérêt dans ces
recherches, — à coup sûr, pas d'espoir; mais une
vague curiosité me poussa à les continuer.
Quittant le mur, je résolus de traverser la superficie
circonscrite. D'abord, j'avançai avec une extrême
précaution; car le sol, quoique paraissant fait d'une
matière dure, était traître et gluant. A la
longue cependant, je pris courage, et je me mis à marcher
avec assurance, m'appliquant à traverser en ligne aussi
droite que possible. Je m'étais ainsi avancé de dix
ou douze pas environ, quand le reste de l'ourlet
déchiré de ma robe s'entortilla dans mes jambes.
Je marchai dessus et tombai violemment sur le visage.
Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de
suite une circonstance passablement surprennante, qui cependant,
quelques secondes après, et comme j'étais encore
étendu, fixa mon attention. Voici: mon menton posait sur
le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie
supérieure de ma tête, quoique paraissant
situées à une moindre élévation que
le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il
me sembla que mon front était baigné d'une vapeur
visqueuse et qu'une odeur particulière de vieux
champignons montait vers mes narines. J'étendis le bras,
et je frissonnai en découvrant que j'étais
tombé sur le bord même d'un puits circulaire, dont
je n'avais, pour le moment, aucun moyen de mesurer
l'étendue. En tâtant la maçonnerie juste
au-dessous de la margelle, je réussis à déloger
un petit fragment, et je le laissai tomber dans l'abîme.
Pendant quelques secondes, je prêtai l'oreille à ses
ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre;
à la fin, il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de
bruyants échos. Au même instant, un bruit fit
au-dessus de ma tête, comme d'une porte presque aussitôt
fermée qu'ouverte, pendant qu'un faible rayon de
lumière traversait soudainement l'obscurité et
s'éteignait presque en même temps.
Je vis clairement la destinée qui m'avait
été préparée, et je me
félicitai de l'accident opportun qui m'avait sauvé.
Un pas de plus, et le monde ne m'aurait plus revu. Et cette mort
evitée à temps portait ce même
caractère que j'avais regardé comme fabuleux et
absurde dans les contes qui se faisaient sur l'inquisition. Les
victimes de sa tyrannie n'avaient pas d'autre alternative que la
mort avec ses plus cruelles agonies physiques, ou la mort avec
ses plus abominables tortures morales. J'avais été
réservé pour cette dernière. Mes nerfs
étaient détendus par une longue souffrance, au
point que je tremblais au son de ma propre voix, et j'étais
devenu à tous égards un excellent sujet pour
l'espèce de torture qui m'attendait.
Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à
tâtons vers le mur, — résolu à m'y laisser
mourir plutôt que d'affronter l'horreur des puits, que mon
imagination multipliait maintenant dans les
ténèbres de mon cachot. Dans une autre situation
d'esprit, j'aurais eu le courage d'en finir avec mes
misères, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un de ces
abîmes; mais maintenant j'étais le plus parfait des
lâches. Et puis il m'était impossible d'oublier ce
que j'avais lu au sujet de ces puits, — que l'extinction
soudaine de la vie était une possibilité
soigneusement exclue par l'infernal génie qui en avait
conçu le plan. L'agitation de mon esprit me tint
éveillé pendant de longues heures; mais à la
fin je m'assoupis de nouveau. En m'éveillant, je trouvai
à côté de moi, comme la première fois, un
pain et une cruche d'eau. Une soif brûlante me consumait,
et je vidai la cruche tout d'un trait. Il faut que cette eau ait
été droguée, — car à peine l'eus-je
bue, que je m'assoupis irrésistiblement. Un profond
sommeil tomba sur moi, — un sommeil semblable à celui de
la mort. Combien de temps dura-t-il, je n'en puis rien savoir;
mais, quand je rouvris les yeux, les objets autour de moi
étaient visibles. Grâce à une lueur
singulière, sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord
découvrir l'origine, je pouvais voir l'étendue et
l'aspet de la prison.
Je m'étais grandement mépris sur sa dimension. Les
murs ne pouvaient pas avoir plus de vingt-cinq yards de circuit.
Pendant quelques minutes, cette découverte fut pour moi un
immense trouble; trouble bien puéril, en
vérité, — car, au milieu des circonstances
terribles qui m'entouraient, que pouvait-il y avoir de moins
important que les dimensions de ma prison? Mais mon âme
mettait un intérêt bizarre dans des niaiseries, et
je m'appliquai fortement à me rendre compte de l'erreur
que j'avais commise dans mes mesures. A la fin, la
vérité m'apparut comme un éclair. Dans ma
première tentative d'exploration, j'avais compté
cinquante-deux pas, jusqu'au moment où je tombai; je
devais être alors à un pas ou deux du morceau de
serge; dans le fait, j'avais presque accompli le circuit du
caveau. Je m'endormis alors, — et, en m'éveillant, il
faut que je sois retourné sur mes pas, — créant
ainsi un circuit presque double du circuit réel. La
confusion de mon cerveau m'avait empêché de
remarquer que j'avais commencé mon tour avec le mur
à ma gauche, et que je le finissais avec le mur à
ma droite.
Je m'étais aussi trompé relativement à la
forme de l'enceinte. En tâtant ma route, j'avais
trouvé beaucoup d'angles, et j'en avais déduit
l'idée d'une grande irrégularité; tant est
puissant l'effet d'une totale obscurité sur quelqu'un qui
sort d'une léthargie ou d'un sommeil! Ces angles
étaient simplement produits par quelques
légères dépressions ou retraits à des
intervalles inégaux. La forme générale de
la prison était un carré. Ce que j'avais pris pour
de la maçonnerie semblait maintenant du fer, ou tout autre
métal, en plaques énormes, dont les sutures et les
joints occasionnaient les dépressions. La surface
entière de cette construction métallique
était grossièrement barbouillée de tous les
emblèmes hideux et répulsifs auxquels la
superstition sépulcrale des moines a donné
naissance. Des figures de démons, avec des airs de
menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une
horreur plus réelle souillaient les murs dans toute leur
étendue. J'observai que les contours de ces
monstruosités étaient suffisamment distincts, mais
que les couleurs étaient flétries et
altérées, comme par l'effet d'une atmosphère
humide. Je remarquai alors le sol, qui était en pierre.
Au centre bâllait le puits circulaire, à la gueule
duquel j'avais échappé; mais il n'y en avait qu'un
seul dans le cachot.
Je vis tout cela indistinctement et non sans effort, — car ma
situation physique avait singulièrement changé
pendant mon sommeil. J'étais maintenant couché sur
le dos, tout de mon long, sur une espèce de charpente de
bois très-basse. J'y étais solidement
attaché avec une langue bande qui ressemblait à une
sangle. Elle s'enroulait plusieurs fois autour de mes membres et
de mon corps, ne laissant de liberté qu'à ma
tête et à mon bras gauche; mais encore me fallait-il
faire un effort des plus pénibles pour me procurer la
nourriture contenue dans un plat de terre posé à
côté de moi sur le sol. Je m'aperçus avec terreur
que la cruche avait été enlevée. Je dis:
avec terreur, car j'étais dévoré d'une
intolérable soif. Il me sembla qu'il entrait dans le plan
de mes bourreaux d'exaspérer cetter soif, — car la
nourriture contenue dans le plat était une viande
cruellement assaisonée.
Je levai les yeux, et j'examinai le
plafond de ma prison. Il était à une hauteur de
trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il ressemblait
beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une
figure des plus singulières fixa toute mon attention.
C'était la figure peinte du Temps, comme il est
représenté d'ordinaire, sauf qu'au lieu d'une faux
il tenait un objet qu'au premier coup d'oeil je pris pour l'image
peinte d'un énorme pendule, comme on en voit dans les
horloges antiques. Il y avait néanmoins dans l'aspet de
cette machine quelque chose qui me fit la regarder avec plus
d'attention. Comme je l'observais directement, les yeux en
l'air, — car elle était placée juste au-dessus de
moi, — je crus la voir remuer. Un instant après, mon
idée était confirmée. Son balancement
était court, et naturellement très-lent. Je
l'épiai pendant quelques minutes, non sans une certaine
défiance, mais surtout avec étonnement.
Fatigué à la longue de surveiller son mouvement
fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la
cellule.
Un léger bruit attira mon attention, et, regardant le sol,
je vis quelques rats énormes qui le traversaient. Ils
étaient sortis par le puits, que je pouvais apercevoir
à ma droite. Au même instant, comme je les
regardais, ils montèrent par troupes, en toute hâte,
avec des yeux voraces, affriandés par le fumet de la
viande. Il me fallait beaucoup d'efforts et d'attention pour les
en écarter.
Il pouvait bien s'être écoulé une demi-heure,
peut-être même une heure, — car je ne pouvais
mesurer le temps que très-imparfaitement, — quand je
levai de nouveau les yeux au-dessus de moi. Ce que je fis alors
me confondit et me stupéfia. Le parcours du pendule
s'était accru presque d'un yard; sa velocité,
conséquence naturelle, était aussi beaucoup plus
grande. Mais ce qui me troubla principalement fut l'idée
qu'il était visiblement descendu. J'observai
alors, — avec quel effroi, il est inutile de le dire, — que son
extrémité inférieure était
formée d'un croissant d'acier étincelant, ayant
environ un pied de long d'une corne à l'autre; les cornes
dirigées en haut, et le tranchant inférieur
évidemment affilé comme celui d'un rasoir. Comme
un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif,
s'épanouissant, à partir du fil, en une forme large
et solide. Il était ajusté à une lourde
verge de cuivre, et le tout sifflait en se
balançant à travers l'espace.
Je ne pouvais pas douter plus longtemps du sort qui m'avait
été préparé par l'atroce
ingéniosité monacale. Ma découverte du
puits avait été devinée par les agents de
l'inquisition, — le puits, dont les horreurs avaient
été reservées à un
hérétique aussi téméraire que
moi, — le puits, figure de l'enfer, et considéré
par l'opinion comme l'ultima Thule de tous leurs
châtiments! J'avais évité le plongeon par le
plus fortuit des accidents, et je savais que l'art de faire du
supplice un piège et une surprise formait une branche
importante de tout ce fantastique système
d'exécutions secrètes. Or, ayant manqué ma
chute dans l'abîme, il n'entrait pas dans le plan
démoniaque de m'y précipiter; j'étais donc
voué, — et cette fois sans alternative possible,
— à une destruction différente et plus douce.
— Plus douce! J'ai presque souri dans mon agonie en pensant
à la singulière application que je faisais d'un
pareil mot.
Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur
plus que mortelle durant lesquelles je comptai les oscillations
vibrantes de l'acier? Pouce par pouce, — ligne par
ligne, — il opérait une descente graduée et seulement
appréciable à des intervalles qui me paraissaient
des siècles, — et toujours il descendait, — toujours
plus bas, — toujours plus bas! Il s'écoula des jours, il
se peut que plusieurs jours se soient écoulés,
avant qu'il vînt se balancer assez près de moi pour
m'éventrer avec son souffle âcre. L'odeur de
l'acier aiguisé s'introduisait dans mes narines. Je priai
le ciel je le fatiguai de ma prière, — de faire descendre
l'acier plus rapidement. Je devins fou,
frénétique, et je m'efforçai de me
soulever, d'aller à la rencontre de ce terrible cimeterre
mouvant. Et puis, soudainement, je tombai dans un grand calme, -
- et je restai étendu, souriant à cette mort
étincelante, comme un enfant à quelque
précieux joujou.
Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilité;
intervalle très-court, car, en revenant à la vie,
je ne trouvai pas que le pendule fût descendu d'une
quantité appréciable. Cependant, il se pourrait
bien que ce temps eût été long, — car je
savais qu'il y avait des démons qui avaient pris note de
mon évanouissement, et qui pouvait arrêter la
vibration à leur gré. En revenant à moi,
j'éprouvai un malaise et une faiblesse — oh!
inexprimables, — comme par suite d'une longue inanition.
Même au milieu des angoisses présentes, la nature
humaine implorait sa nourriture. Avec un effort pénible,
j'étendis mon bras gauche aussi loin que mes liens me le
permettaient, et je m'emparai d'un petit reste que les rats
avaient bien voulu me laisser. Comme j'en portais une partie
à mes lèvres, une pensée informe de
joie, — d'espérance, — traversa mon esprit.
Cependant, qu'y avait-il de commun entre moi et l'espérance?
C'était, dis-je, une pensée informe; — l'homme en
a souvent de semblables, qui ne sont jamais
complétées. Je sentis que c'était une
pensée de joie, — d'espérance; mais je sentis
aussi qu'elle était morte en naissant. Vainement je
m'efforçai de la parfaire, — de la rattraper. Ma longue
souffrance avait presque annihilé les facultés
ordinaires de mon esprit. J'étais un
imbécile, — un idiot.
La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle
droit avec ma longueur. Je vis que le croissant avait
été disposé pour traverser la région
du coeur. Il éraillerait la serge de ma robe, — puis il
reviendrait et répéterait son opération, —
encore, — et encore. Malgré l'effroyable dimension de la
courbe parcourue (quelque chose comme trente pieds, peut-être
plus), et la sifflante énergie de sa descente,
qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en
somme, tout ce qu'il pouvait faire, pour quelques minutes,
c'était d'érailler ma robe. Et sur cette
pensée je fis une pause. Je n'osais pas aller plus loin
que cette réflexion. Je m'appesantis là-dessus
avec une attention opiniâtre, comme si, par cette
insistance, je pouvais arrêter là la descente
de l'acier. Je m'appliquai à méditer sur le son
que produirait le croissant en passant à travers mon
vêtement, — sur la sensation particulière et
pénétrante que le frottement de la toile produit
sur les nerfs. Je méditai sur toutes ces
futilités, jusqu'à ce que mes dents fussent
agacées.
Plus bas, — plus bas encore, — il glissait toujours plus bas.
Je prenais un plaisir frénétique à comparer
sa vitesse de haut en bas avec sa vitesse latérale. A
droite, — à gauche, — et puis il fuyait loin, loin, et
puis il revenait, — avec le glapissement d'un esprit
damné! — jusqu'à mon coeur, avec l'allure furtive
du tigre! Je riais et je hurlais alternativement, selon que
l'une ou l'autre idée prenait le dessus.
Plus bas, — invariablement, impitoyablement plus bas! Il
vibrait à trois pouces de ma poitrine! Je
m'efforçai violemment, — furieusement, — de
délivrer mon bras gauche. Il était libre seulement
depuis le coude jusqu'à la main. Je pouvais faire jouer
ma main depuis le plat situé à côté de
moi jusqu'à la bouche, avec un grand effort, — et rien
de plus. Si j'avais pu briser les ligatures au-dessus du coude,
j'aurais saisi le pendule, et j'aurais essayé de
l'arrêter. J'aurai aussi bien essayé
d'arrêter une avalanche!
Toujours plus bas! — incessamment, — inévitablement plus
bas! Je respirais douloureusement, et je m'agitais à
chaque vibration. Je me rapetissais convulsivement à
chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa volée
ascendante et descendante avec l'ardeur du désespoir le
plus insensé; ils se refermaient spasmotiquement au
moment de la descente, quoique la mort eût été
un soulagement, — oh! quel indicible soulagement! Et cependant
je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu'il
suffisait que la machin descendît d'un cran pour
précipiter sur ma poitrine cette hache aiguisée,
étincelante. C'était l'espérance qui
faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon être se
replier. C'était l'expérance, —
l'espérance qui triomphe même sur le chevalet, —
qui chuchote à l'oreille des condamnés à
mort, même dans les cachots de l'inquisition.
Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en
contact immédiat avec mon vêtement, — et avec cette
observation entra dans mon esprit le calme aigu et
condensé du désespoir. Pour la première
fois depuis bien des heures, — depuis bien des jours
peut-être, je pensai. Il me vint à l'esprit que
le bandage, ou sangle qui m'enveloppait était d'un seul
morceau. J'étais attaché par un lien continu. La
première morsure du rasoir, du croissant, dans une partie
quelquconque de la sangle, devait la détacher suffisamment
pour permettre à ma main gauche de la dérouler tout
autour de moi. Mais combien devenait terrible dans ce cas la
proximité de l'acier! Et le résultat de la plus
légère secousse, mortel! Etait-il vraisemblable,
d'ailleurs, que les mignons du bourreau n'eussent pas
prévu et paré cette possibilité? Etait-il
probable que le bandage traversât ma poitrine dans le
parcours du pendule? Tremblant de me voir frustré de ma
faible expérance, vraisemblablement ma dernière, je
haussai suffisamment ma tête pour voir distinctement ma
poitrine. La sangle enveloppait étroitement mes membres et
mon corps dans tous les sens, — excepté dans le chemin
du croissant homicide.
A peine avais-je laissé retomber ma tête dans sa
position première, que je sentis briller dans mon esprit
quelque chose que je ne saurais mieux définir que la
moitié non formée de cette idée de
délivrance dont j'ai déjà parlé, et
dont une moitié seule avait flotté vaguement dans
ma cervelle, lorsque je portai la nourriture à mes
lèvres brûlantes. L'idée tout entière
était maintenant présente, — faible, à
peine viable, à peine définie, — mais enfin
complète. Je me mis immédiatement, avec
l'énergie du désespoir, à tenter
d'exécution.
Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du
châssis sur lequel j'étais couché fourmillait
littéralement de rats. Ils étaient tumultueux,
hardi, voraces, — leurs yeux rouges dardés sur moi, comme
s'ils n'attendaient que mon immobilité pour faire de moi
leur proie.
— A quelle nourriture, pensai-je, ont-ils été
accoutumés dans ce puits?
Excepté un petit reste, ils avaient dévoré,
en dépit de tous mes efforts pour les en empêcher,
le contenu du plat. Ma main avait contracté une habitude
de va-et-vient, de balancement vers le plat; et à la
longue, l'uniformité machinale du mouvement lui avait
enlevé toute son efficacité. Dans sa
voracité, cette vermine fixait souvent ces dents
aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande
huileuse et épicée qui restait encore, je frottai
fortement le bandage partout où je pus l'atteindre; puis,
retirant ma main du sol, je restai immobile et sans respirer.
D'abord, les voraces animaux furent saisis et effrayés du
changement, — de la cessation du mouvement. Ils prirent
l'alarme et tournèrent le dos; plusieurs
regagnèrent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je
n'avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie.
Observant que je restais sans mouvement, un ou deux des plus
hardis grimpèrent sur le châssis et flairèrent la
sangle. Cela me parut le signal d'un invasion
générale. Des troupes fraîches se
précipitèrent hors du puits. Ils
s'accrochèrent au bois, — ils l'escaladèrent et
sautèrent par centaines sur mon corps. Le mouvement
régulier du pendule ne les troublait pas le moins du
monde. Ils évitaient son passage et travaillaient
activement sur le bandage huilé. Ils se pressaient, —
ils fourmillaient et s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se
tortillaient sur ma gorge; leurs lèvres froides
cherchaient les miennes; j'étais à moitié
suffoqué par leur poids multiplié; un
dégoût, qui n'a pas de nom dans le monde, soulevait
ma poitrine et glaçait mon coeur comme un pesant
vomissement. Encore une minute, et je sentais que l'horrible
opération serait finie. Je sentais positivement le
relâchement du bandage; je savais qu'il devait être
coupé en plus d'un endroit. Avec une résolution
surhumaine, je restai immobile. Je ne m'étais pas
trompé dans mes calculs, — je n'avais pas souffert en
vain. A la longue, je sentis que j'étais libre. La
sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais le
mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine;
il avait fendu la serge de ma robe; il avait coupé la
chemise de dessous; il fit encore deux oscillations, — et une
sensation de douleur aiguë traversa tous mes nerfs. Mais
l'instant du salut était arrivé. A un geste de ma
main, mes libérateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec
un mouvement tranquille et résolu, — prudent et oblique,
— lentement et en m'aplatissant, — je me glissai hors de
l'étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre. Pour
le moment du moins, j'étais libre!
Libre! — et sans la griffe de l'inquisition! J'étais
à peine sorti de mon grabat d'horreur, j'avais à
peine fait quelques pas sur le pavé de la prison, que le
mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis
attirée par une force invisible à travers le
plafond. Ce fut une leçon qui me mit le désespoir
dans le coeur. Tous mes mouvements étaient
indubitablement épiés. Libre! — je n'avais
échappé à la mort sous une espèce
d'agonie que pour être livré à quelque chose
de pire que la mort sous quelque autre espèce. A cette
pensée, je roulai mes yeux convulsivement sur les parois
de fer qui m'enveloppaient. Quelque chose de singulier — un
changement que d'abord je ne pus apprécier
distinctement — se produisit dans la
chambre, — c'était évident.
Durant quelques minutes d'une distraction pleine de rèves
et de frissons, je me perdis dans de vaines et
incohérentes conjectures. Pendant ce temps, je
m'aperçus pour la première fois de l'origine de la
lumière sulfureuse qui éclairait la cellule. Elle
provenait d'une fissure large à peu près d'un
demi-pouce, qui s'étendait tout autour de la prison à
la base des murs, qui paraissaient ainsi et étaient en effet
complétement séparés du sol. Je
tâchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder
par cette ouverture.
Comme je me relevais découragé, le mystère
de l'altération de la chambre se dévoila tout d'un
coup à mon intelligence. J'avais observé que, bien
que les contours des figures murales fussent suffisamment
distincts, les couleurs semblaient altérées et
indécises. Ces couleurs venaient de prendre et prenaient
à chaque instant un éclat saisissant et
très-intense, qui donnait à ces images fantastiques
et diaboliques un aspect dont auraient frémi des nerfs plus
solides que les miens. Des yeux de démons, d'une
vivacité féroce et sinistre, étaient
dardés sur moi de mille endroits, où primitivement
je n'en soupçonnais aucun, et brillaient de l'éclat
lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais en vain,
regarder comme imaginaire.
Imaginaire! — Il me suffisait de respirer pour attirer
dans mes narines la vapeur du fer chauffé! Une odeur
suffocante se répandait dans la prison! Une ardeur plus
profonde se fixait à chaque instant dans les yeux
dardés sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge
s'étalait sur ces horribles peintures de sang!
J'étais haletant! Je respirais avec effort! Il n'y avait
pas à douter du dessein de mes bourreaux. Oh! les plus
impitoyables, oh! les plus démoniaques des hommes! Je
reculai loin du métal ardent vers le centre du cachot. En
face de cette destruction par le feu, l'idée de la
fraîcheur du puits surprit mon âme comme un baume.
Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes
regards vers le fond. L'éclat de la voûte
enflammée illuminait ses plus secrètes cavités.
Toutefois, pendant un instant d'égarement, mon esprit se
refusa à comprendre la signification de ce que je voyais.
A la fin, cela entra dans mon âme, — de force,
victorieusement; cela s'imprima en feu sur ma raison
frissonnante. Oh! une voix, une voix pour parler! — Oh!
horreur! — Oh! toutes les horreurs, excepté
celle-là! — Avec un cri, je me rejetai loin de la
margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je pleurai
amèrement.
La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les
yeux, frissonnant comme dans un accès de fièvre.
Un second changement avait eu lieu dans la cellule, — et
maintenant ce changement était évidemment dans la
forme. Comme la première fois, ce fut d'abord en
vain que je cherchai à apprécier ou à
comprendre ce qui se passait. Mais on ne me laissa pas longtemps
dans le doute. La vengeance de l'inquisition marchait grand
train, déroutée deux fois par mon bonheur, et il
n'y avait pas à jouer plus longtemps avec le Roi des
Epouvantements. La chambre avait été
carrée. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer
étaient maintenant aigus, — deux conséquemment
obtus. Le terrible contraste augmentait rapidement, avec un
grondement, un gémissement sourd. En un instant, la
chambre avait changé sa forme en celle d'un losange. Mais
la transformation ne s'arrêta pas là. Je ne
désirais pas, je n'espérais pas qu'elle
s'arrêtât. J'aurais appliqué les murs rouges
contre ma poitrine, comme un vêtement d'éternelle
paix.
— La mort, — me dis-je, — n'importe
quelle mort, excepté celle du puits!
Insensé! comment n'avais-je pas compris qu'il fallait
le puits, que ce puits seul, était la raison du
fer brûlant qui m'assiégeait? Pouvais-je
résister à son ardeur? Et, même en le
supposant, pouvais-je me roidir contre sa pression? Et
maintenant, le losange s'aplatissait, s'aplatissait avec une
rapidité qui ne me laissait pas le temps de la
réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa
plus grande largeur, coïncidait juste avec le gouffre
béant. J'essayai de reculer, — mais les murs, en se
resserrant, me pressaient irrésistiblement. Enfin, il
vint un moment où mon corps brûlé et
contorsionné trouvait à peine sa place, où
il y a à peine place pour mon pied sur le sol de la
prison. Je ne luttais plus, mais l'agonie de mon
âme s'exhala dans un grand et long cri suprême de
désespoir. Je sentis que je chancelais sur le
bord, — je détournai les yeux ...
Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines!
Une explosion, un ouragan de trompettes! Un puissant rugissement
comme celui d'un millier de tonnerres! Les murs de feu
reculèrent précipitamment! Un bras étendu
saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans
l'abîme. C'était le bras du général
Lassalle. L'armée française était
entrée à Tolède. L'inquisiton était
dans les mains de ses ennemis.
(1) Ce marché, — marché Saint
Honoré, — n'a jamais eu ni portes ni inscription.
L'inscription a-t-elle existée? — C. B.