Editions Gentleman-Cambrioleur
Collection de textes français
Collection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University,
Bloomington
Source: Scolastica first appeared in Le Temps on December
8, 1889. It was later published in L'Etui de nacre in
1892.
Anatole France
Scolastica
En ce temps-là, qui était le IVe siècle de
l'ère chrétienne, le jeune Injuriosus, fils unique
d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les officiers
municipaux), demanda en mariage une jeune fille du nom de
Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle
lui fut accordée. Et la cérémonie du
mariage ayant été célébrée, il
l'emmena dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais,
elle, triste et tournée contre le mur, pleurait
amèrement.
— De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?
Et, comme elle se taisait, il ajouta:
— Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de
Dieu, de m'exposer clairement le sujet de tes plaintes.
Alors elle se retouna vers lui:
— Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle,
je n'aurais pas assez de larmes pour répandre la
douleur immense qui remplit mon coeur. J'avais résolu de
garder toute pure cette faible chair et d'offrir ma
virginité à Jésus-Christ. Malheur à
moi, qu'il a tellement abandonnée que je ne puis accomplir
ce que je désirais! O jour que je n'aurais jamais
dû voir! Voici que, divorcée d'avec l'époux
céleste qui me promettait le paradis pour dot, je suis
devenue l'épouse d'un homme mortel, et que cette
tête qui devait être couronnée de roses
immortelles est ornéee ou plutôt flétrie de
ces roses déjà effeuillées; hélas! ce
corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait
revêtir l'étole de pureté, porte comme un vil
fardeau le voile nuptial. Pourquoi le premier jour de ma vie
n'en fut-il pas le dernier? Oh! heureuse si j'avais pu franchir
la porte de la mort avant de boire une goutte de lait! et si les
baisers de mes douces nourrices eussent été
déposés sur mon cercueil! Quand tu tends les bras
vers moi, je songe aux mains qui furent percées de clous
pour le salut du monde.
Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura
amèrement.
Le jeune homme lui répond avec douceur:
— Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches
parmi les Arvernes, n'avaient, les tiens qu'une fille et les
miens, qu'un fils. Ils ont voulu nous unir pour perpétuer
leur famille, de peur qu'après leur mort un
étranger ne vînt à hériter de leurs
biens.
Mais Scolastica lui dit:
— Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et
cette vie même n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la
mort? Seuls ceux-là vivent qui, dans la béatitude
éternelle, boivent la lumière et goûtent la
joie angélique de posséder Dieu.
En ce moment, touché par la grâce,
Injuriosus s'écria:
— O douces et claires paroles! la lumière de la
vie éternelle brille à mes yeux! Scolastica, si tu
veux tenir ce que tu as promis, je resterai chaste auprès
de toi.
A demi rassurée et souriant déjà
dans les larmes:
— Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un
homme d'accorder une pareille chose à une femme. Mais si
tu fais que nous demeurions sans tache dans ce monde, je te
donnerai une part de la dot qui m'a été promise par
mon époux et seigneur Jésus-Christ.
Alors, armé du signe de la croix, il dit:
— Je ferai ce que tu désires.
Et s'étant donné la main, ils
s'endormirent.
Et par la suite ils partagèrent le même
lit dans une incomparable chasteté. Après dix
années d'épreuves, Scolastica mourut.
Selon la coutume du temps, elle fut portée
dans la basilique en habit de fête et le visage
découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le
peuple.
Agenouillé près d'elle, Injuriosus
prononça à haute voix ces paroles:
—Je te rends grâce Seigneur Jésus, de
ce que tu m'as donné la force de garder intact ton
trésor.
A ces mots, la morte se souleva de son lit
funèbre, sourit et murmura doucement:
— Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande
pas?
Puis elle se rendormit du sommeil éternel.
Injuriosus la suivit de près dans la mort. On
l'ensevelit non loin d'elle, dans la basilique de Saint-Allire.
La première nuit qu'il y reposa, un rosier miraculeux,
sorti du cercueil de l'épouse virginale, enlança
les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple
vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre
par des chaînes de roses. Connaissant à ce signe la
sainteté du bienheureux Injuriosus et de la bienheureuse
Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces
sépultures à la vénération des
fidèles. Mais il y avait encore des païens dans
cette province, évangélisée par les saints
Allire et Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus,
vénérait les fontaines des nymphes, suspendait des
tableaux aux branches d'un vieux chêne et gardait à
son foyer des petites figures d'argile représentant le
soleil et les déesses Mères. A demi caché
dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son
verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des
poèmes. Il composait des églogues et des
élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour
ingénieux et dans lesquelles il introduisait les vers des
anciens chaque fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant
visité avec la foule la sépulture des époux
chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait
les deux tombes. Et, comme il était pieux à sa
manière, il y reconnut un signe céleste. Mais il
attribua le prodige à ses dieux et il ne douta pas que le
rosier n'eût fleuri par la volonté d'Eros.
— La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle
n'est plus qu'une ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les
plaisirs perdus. Les roses qui sortent d'elle et qui parlent
pour elle, nous disent: Aimez, vous qui vivez. Ce prodige nous
enseigne à goûter les joies de la vie, tandis qu'il
en est temps encore.
Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur
ce sujet une élégie que j'ai retrouvée par
le plus grand des hasards dans la bibliothèque publique de
Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe siècle,
cotée: fonds Michel Chasles, F n, 7439, 17 9
bis. Le précieux feuillet, qui avait
échappé jusqu'ici à l'attention des savants,
ne compte pas moins de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive
mérovingienne assez lisible, qui doit dater du VIIe
siècle. Le texte commence par ce vers:
Nunc piget; et quaeris, quod non
aut ista voluntas
Tunc
fuit...
et finit par celui-ce:
Stringamus moesti carminisobsequio.
Je ne manquerai pas de publier le texte complet
dès que j'en aurai achevé la lecture. Et je ne
doute point que M. Léopold Delisle ne se charge de
présenter lui-même cet inestimable document à
l'Académie des inscriptions.