Editions Gentleman-CambrioleurCollection gérée par Jeffrey Graf à Indiana University, Bloomington
Source:
Anatole France
Leslie Wood appeared in
Il y avait concert de comédie chez madame
N..., boulevard Malesherbes.
Tandis qu'autour d'un parterre d'épaules nues
les jeunes gens s'étouffaient aux embrasures des portes,
dans les parfums chauds, nous autres, vieux habitués un
peu grognons, nous nous tenions au frais dans un petit salon
d'où l'on ne pouvait rien voir, et où la voix de
mademoiselle Réjane ne nous parvenait que comme le bruit
légèrement strident du vol d'une libellule. De
temps à autre, nous entendions les rires et les
applaudissements éclater dans la fournaise, et nous
étions enclins à prendre en douce pitié un
plaisir que nous ne partagions pas. Nous échangions
d'assez jolis riens, quand l'un de nous, un député
aimable, M. B..., nous dit:
— Vous savez: Wood est ici.
A cette nouvelle, chacun se récria:
— Wood? Leslie Wood? pas possible! Il y a dix ans
qu'on ne l'a vu à Paris. On ne sait ce qu'il est devenu.
— On dit qu'il a fondé une république
noire au bord du Victoria-Nyanza.
— C'est un conte! Vous savez qu'il est prodigieusement
riche et que c'est un grand réalisateur
d'impossibilités. Il habite, à Ceylan, un palais
féerique, au milieu de jardins enchantés où,
nuit et jour, dansent des bayadères.
— Comment pouvez-vous croire des bêtises
pareilles? La vérité est que Leslie Wood est
allé, avec une Bible et une carabine,
évangéliser les Zoulous.
M. B... reprit à voix basse:
— Il est ici; regardez plutôt.
Et il nous désigna, d'un mouvement de la
tête et des prunelles, un homme appuyé à
l'embrasure de la porte et qui, dominant de sa haute taille les
crânes entassés devant lui, semblait attentif au
spectacle.
Cette stature athlétique, ce visage rouge avec
des favoris blancs, cet oeil clair et ce regard tranquille,
c'etait bien Leslie Wood.
Me rappelant les admirables correspondances qu'il
donna, pendant dix ans au World, je dis à B...:
— Cet homme est le premier journaliste de ce temps.
— Vous avez peut-être raison, me répondit
B...; du moins puis-je vous affirmer qu'il y dix ans, personne ne
connaissait l'Europe comme Leslie Wood.
Le baron Moïse, qui nous écoutait, secoua
la tête:
— Vous ne savez pas ce que c'est que Wood. Je le
sais, moi. C'était avant tout un financier. Il entendait
les affaires mieux que personne. Pourquoi riez-vous, princesse?
Répandue sur le canapé, dans l'ennui
morne de ne pouvoir fumer une cigarette, la princesse
Zévorine avait souri.
— Vous ne comprenez Wood ni les uns ni les autres,
dit-elle. Wood n'a jamais été qu'un mystique et un
amoureux.
— Je ne crois pas cela, répliqua le baron
Moïse. Mais je voudrais bien savoir où ce diable
d'homme est allé passer les dix plus belles années
de sa vie.
— Où mettez-vous les dix plus belles
années de la vie?
— De cinquante à soixante ans; on a sa
position faite et l'on peut jouir de l'existence.
— Baron, vous pouvez interroger Wood lui-même.
Le voici qui vient.
Le bruit des applaudissements, cette fois,
annonçait que la représentation était
terminée. Les habits noirs, dégageant les portes,
se répandaient dans le petit salon et, tandis que la
procession des couples s'acheminait vers le buffet, Leslie Wood
venait à nous.
Il nous serra la main avec une cordialité
placide.
— Un revenant! un revenant! s'écriait le baron
Moïse.
— Oh! dit Wood, je ne peux pas revenir de bien loin.
La terre est petite.
— Savez-vous ce que disait la princesse? Elle disait
que vous n'êtes qu'un mystique, mon cher Wood. Est-ce
vrai?
— Cela dépend de ce qu'on entend par mystique.
— Le mot s'explique de lui-même. Un mystique
est celui qui s'occupe des affaires de l'autre monde. Or, vous
connaissez trop bien les affaires de ce monde-ci pour vous
soucier de celle de l'autre.
A ces mots, Wood fronça
légèrement le sourcil:
— Vous vous trompez, Moïse. Les affaires de
l'autre monde sont de beaucoup les plus importantes, de beaucoup,
Moïse.
Ce cher Leslie Wood! s'écria le baron en
ricanant. Il a de l'esprit!
La princesse répliqua très gravement:
— Wood, n'est-ce pas que vous n'avez pas d'esprit?
J'ai en horreur les gens d'esprit.
Elle se leva.
— Wood, conduisez-moi au buffet.
Une heure plus tard, pendant que G... charmait, par
ses chansons, les hommes et les femmes, je retrouvai Leslie Wood
et la princesse Zévorine, seuls devant le buffet
déserté.
La princesse parlait, avec un enthousiasme presque
sauvage, du comte Tolstoï, dont elle était l'amie.
Elle répresentait ce grand homme, devenu un homme simple,
revêtant l'habit et l'âme d'un moujik et, de ses
mains qui écrivirent des chefs-d'oeuvre, faisant des
souliers pour les pauvres.
A ma grande surprise, Wood approuvait un genre de vie
si contraire au sens commun. De sa voix un peu haletante,
à laquelle un commencement d'asthme donnait une
singulière douceur:
— Oui, disait-il, Tolstoï a raison. Toute la
philosophie est dans cette parole: «Que la volonté de Dieu
soit faite!» Il a compris que tous les maux de l'humanité
lui viennent d'avoir eu une volonté distincte de la
volonté divine. Je crains seulement qu'il
ne gâte une si belle doctrine par de la fantaisie et de
l'extravagance.
— Oh! répliqua la princesse à voix
basse, en hésitant un peu, la doctrine du comte n'est
extravagante que sur un point; elle prolonge jusqu'à
l'âge le plus avancé les droits et devoirs des
époux et elle impose aux saints des nouveaux jours la
vieillesse féconde des patriarches.
Le vieux Wood répondit avec une exaltation
contenue:
— Cela encore est excellent et très saint.
L'amour physique et naturel convient à toutes les
créatures de Dieu, et s'il ne s'y mêle ni trouble ni
inquiétude, il entretient cette simplicité divine,
cette sainte animalité sans laquelle il n'est point de
salut. L'ascétisme n'est qu'orgueil et révolte.
Ayons présent à l'esprit l'exemple de l'homme de
bien Booz, et rappelons-nous que la Bible fait de l'amour le pain
des vieillards.
Et, tout à coup, ravi, illuminé,
transfiguré, en extase, appelant des yeux, des bras, de
toute l'âme, quelque chose d'invisible:
— Annie! murmura-t-il, Annie, Annie ma bien-aimée,
n'est-ce pas que le Seigneur veut que ses saints et
ses saintes s'aiment avec l'humilité des animaux des
champs?
Puis il tomba accablé dans un fauteuil. Un
souffle effrayant secouait sa large poitrine, et il avait l'air
ainsi plus robuste que jamais, comme ces machines qui semblent
plus formidables quant elles sont détraquées. La
princesse Zévorine, sans s'étonner, lui essuya le
front avec son mouchoir et lui fit boire un verre d'eau.
Pour moi, j'étais stupéfait. Je ne
pouvais reconnaître en cet illuminé l'homme qui,
tant de fois, dans son cabinet encombré de Blue-Books,
m'avait entretenu si lucidement des affaires d'Orient,
du traité de Francfort et des perturbations de nos
marchés financiers. Comme je laissais voir mon
inquiétude à la princesse, elle me dit en haussant
les épaules:
— Vous êtes bien Français, vous! Vous
tenez pour fous tous ceux qui ne pensent pas exactement ce que
vous pensez vous-même. Rassurez-vous: notre ami Wood est
raisonnable, très raisonnable. Allons entendre G...
Après avoir conduit la princesse dans le grand
salon, je me disposai à partir. Dans l'antichambre, je
trouvai Wood qui mettait son paletot. Il ne semblait pas se
ressentir de sa crise.
— Cher ami, me dit-il, je crois que nous sommes
voisins. Vous habitez toujours le quai Malaquais, et je suis
descendu dans un hôtel de la rue des Saints-Pères.
Par un temps sec comme celui-ci, c'est un plaisir que d'aller
à pied. Si vous voulez, nous ferons la route ensemble, et
nous causerons.
J'acceptai de bon coeur. Sur le perron, il m'offrit
un cigare et me tendis la flamme d'un briquet électrique.
— C'est très commode, me dit-il. Et il m'en
exposa clairement la théorie.
Je reconnaissais le Wood des anciens jours. Nous
fîmes une centaine de pas, dans la rue, en causant de
choses indifférentes. Tout à coup, mon compagnon
me posa doucement la main sur l'épaule:
— Cher ami, quelques-unes des paroles que j'ai
prononcées ce soir ont pu vous surprendre. Vous voudrez
peut-être que je vous les explique.
— Vous m'intéressez vivement, mon cher Wood.
— Je le ferai donc volontiers. J'ai de l'estime pour
votre esprit. Nous n'envisageons pas la vie de la même
façon. Mais les idées ne vous font pas peur, et
c'est là un courage assez rare, surtout en France.
— Je crois cependant, mon cher Wood, que, pour la
liberté de penser...
— Oh! non, vous n'êtes pas, comme l'Angleterre,
un peuple de théologiens. Mais laissons cela. Je veux
vous faire, en très peu de mots, l'histoire de mes
idées. Quand vous m'avez connu, il y a quinze ans,
j'étais correspondant du World, de Londres. Le
journalisme est, chez nous, plus lucratif et plus
considérable que chez vous. Ma situation était
bonne, et j'en tirais, je crois, le meilleur parti possible.
J'entends les affaires; j'en fis d'excellentes, et je conquis, en
peu d'années, deux choses très enviables:
l'influence et la fortune. Vous savez que je suis un homme
pratique.
«Je n'ai jamais marché sans but. Et
j'étais surtout préoccupé d'atteindre le but
suprême, le but de la vie. D'assez fortes études
théologiques, entreprises dans ma jeunesse, m'indiquaient
que ce but est situé au delà de l'existence
terrestre. Mais il me restait des doutes quant aux moyens
pratiques de l'atteindre. J'en souffrais cruellement.
L'incertitude est tout à fait insupportable à un
homme de mon caractère.
«En cet état d'esprit, je donnais une
sérieuse attention aux recherches psychiques de monsieur
William Crookes, un des membres les plus distingués de
l'Académie royale. Je le connaissais personnellement et
le tenais, avec raison, pour un savant et un gentleman. Il
faisant alors des expériences sur une jeune personne
douée de facultés psychiques tout à fait
singulières, et, comme autrefois Saül, il
était favorisé par la présence d'un
fantôme authentique.
«Une femme charmante, qui avait autrefois vécu
de notre vie et qui vivait désormais de la vie d'outre-tombe,
se prêtait aux expériences de
l'éminent spiritualiste et se soumettait à tout ce
qu'il exageait d'elle dans la limite de la bienséance. Je
pensai que de telles investigations, portant sur le point
où l'existence terrestre confine aux existences
extra-terrestres, me conduiraient, si je les suivais pas à pas,
à découvrir ce qu'il est nécessaire de
connaître, c'est-à-dire le véritable but de
la vie. Mais je ne tardai pas à être
déçu dans mes espérances. Les recherches de
mon respectable ami, bien que dirigées avec une
précision qui ne laissait rien à désirer,
n'aboutissaient pas à une conclusion théologique et
morale suffisamment nette.
«D'ailleurs, William Crookes fut privé, tout
à coup, du concours de l'incomparable dame morte qui lui
avait gracieusement accordé plusieurs séances de
spiritualisme.
«Découragé par
l'incrédulité publique et offensé par les
railleries de ses confrères, il cessa de publier aucune
communication relative aux connaissances psychiques. Je fis part
de ma déconvenue au révérend Burthogge, avec
qui j'étais en relations depuis son retour de l'Afrique
australe, qu'il a évangélisée avec un
esprit religieux et pratique vraiment digne de la vieille
Angleterre.
«Le révérend Burthogge est, de tous les
hommes, celui dont l'action fut toujours, sur moi, la plus forte
et la plus décisive.
— Il est donc bien intelligent? demandai-je.
— Il a une grande intelligence doctrinale, reprit
Leslie Wood. Il a surtout un grand caractère, et vous
n'ignorez pas, cher ami, que c'est par le caractère qu'on
agit sur les hommes. Mes mécomptes ne lui
causèrent aucune surprise; il les attribua à mon
défaut de méthode, et surtout à la pitoyable
infirmité morale dont j'avais fait preuve en cette
circonstance.
« — Une recherche d'ordre scientifique, me dit-il,
n'amènera jamais qu'une découverte du même
ordre. Comment n'avez-vous point compris cela? Vous avez
été étrangement léger et frivole,
Leslie Wood. L'esprit cherche l'esprit, a dit l'apôtre
saint Paul. Pour découvrir les vérités
spirituelles, il faut entrer dans la voie spirituelle.
«Ces paroles produisirent sur moi une impression
profonde.
« — Mon révérend père,
demandai-je, comment entrerai-je dans la voie spirituelle?
« — Par la pauvreté et par la
simplicité! me répondit Burthogge. Vendez vos
biens et donnez-en l'argent aux pauvres. Vous êtes connu.
Cachez-vous. Priez, accomplissez des oeuvres de charité.
Faites-vous un esprit simple, une âme pure, et vous aurez
la vérité.
«Je résolus de suivre ces préceptes
à la lettre. Je donnai ma démission de
correspondant du World. Je réalisa ma fortune qui
était engagée, en grande partie, dans les affaires,
et, redoutant de renouveler le crime d'Ananias et de Saphira, je
conduisis cette difficile opération de manière
à ne pas perdre un centime de ces capitaux qui ne
m'appartenaient plus. Le baron Moïse, qui me vit à
l'oeuvre, conçut de mon génie financier une
admiration religieuse. Sur l'ordre du révérend
Burthogge, je versai dans la caisse de la
Société évangélique, les
sommes que j'avais réalisées. Et, comme je
témoignais à cet éminent théologien
ma joie d'être pauvre:
— Prenez garde, me dit-il, de ne goûter dans la
pauvreté que le triomphe de votre énergie. Que
sert de se dépouiller extérieurement, si l'on garde
au dedans de soi l'idole d'or? Soyez humble.
Leslie Wood en était là de son
récit quand nous arrivâmes au pont Royal. La Seine,
où tremblaient des lumières, coulait sous les
arches avec un gémissement sourd.
— Il faut que j'abrège, reprit le narrateur
nocturne. Chaque épisode de ma nouvelle vie
dévorerait une nuit entière. Burthogge, à
qui j'obéissais comme un enfant, m'envoya chez les
Bassoutos avec la mission de combattre la traite des noirs. J'y
vécus sous la tente, seul avec ce généreux
compagnon de chevet qui s'appelle le danger, et dans la
fièvre et dans la soif, voyant Dieu.
«Au bout de cinq ans, le révérend
Burthogge me rappela en Angleterre. Sur le bâteau, je
rencontrai une jeune fille. Quelle vision! Quelle apparition
mille fois plus rayonnante que le fantôme qui se montrait
à monsieur William Crookes!
«C'était la fille orpheline et pauvre d'un
colonel de l'armée des Indes. Elle n'avait point une
particulière beauté de lignes. Son teint
pâle, son visage amaigri décelaient la souffrance;
mais ses yeux exprimaient tout ce qu'on peut imaginer du ciel; sa
chair semblait éclairée doucement d'une
lumière intérieure. Comme je l'aimai! Comme,
à sa vue, je pénétrai le sens caché
de la création toute entière! Comme cette simple
jeune fille me révéla d'un regard le secret de
l'harmonie des mondes!
«Oh! simple, bien simple, mon initiatrice, ma dame
bien-aimée, la douce Annie Fraser! Je lus dans son
âme transparente la sympathie qu'elle avait pour moi. Une
nuit, une nuit limpide, comme nous étions seuls tous deux
sur le pont du navire, en présence de l'assemblée
séraphique des étoiles, qui palpitaient en choeur
dans le ciel, je pris sa main et lui dis:
« — Annie Fraser, je vous aime. Je sens qu'il serait
bon que vous fussiez ma femme, mais je me suis interdit de faire
ma destinée, afin que Dieu la fasse lui-même.
Puisse-t-il vouloir nous unir! J'ai remis ma volonté
entre les mains du révérend Burthogge. Quand nous
serons en Angleterre, nous irons le trouver tous deux,
voulez-vous, Annie Fraser? et, s'il le permet, nous nous marierons.
«Elle y consentit. Tout le reste de la
traversée, nous lûmes la Bible ensemble.
«Dès notre arrivée à Londres,
j'amenai ma compagne de voyage au révérend, et je
lui dis ce que l'amour de cette jeune fille était pour
moi, et de quelle belle lumière il me
pénétrait.
«Burthogge la considéra longtemps avec
bienveillance.
«
— Vous pouvez vous marier, dit-il enfin.
L'apôtre Paul a dit: «Les époux se sanctifieront
l'un l'autre.» Mais que votre union soit semblable aux unions en
honneur parmi les chrétiens de la primitive Eglise!
Qu'elle reste purement spirituelle et que le glaive de l'ange
demeure entre vous dans votre couche. Allez, restez humbles et
cachés, et que le monde ignore votre nom.
«J'épousai Annie Fraser et je n'ai pas besoin
de vous dire que nous observâmes exactement la loi que le
révérend Burthogge nous avait imposée.
Pendant quatre années, je me délectai dans cette
union fraternelle.
«Par la grâce de la simple, simple Annie
Fraser, j'avançai dans la connaissance de Dieu. Rien ne
pouvait plus nous faire souffrir.
«Annie était malade et ses forces
déclinaient, et nous disions avec allégresse: — Que
la volonté de Dieu soit faite sur la terre et dans le
ciel!
«Après quatre ans de cette union, un jour, le
jour de Nöel, le révérend Burthogge me fit
appeler:
« — Leslie Wood, me dit-il, je vous ai imposé
une épreuve salutaire. Mais ce serait tomber dans
l'erreur des papistes que de croire que l'union des êtres
selon la chair ne plait point à Dieu. Il a béni
deux fois, dans le Paradis terrestre et dans l'arche de
Noé, les couples des hommes et des animaux. Allez et
vivez désormais avec Annie Fraser, votre épouse,
comme un mari avec sa femme.
«Quand je rentrai chez moi, Annie, mon Annie
bien-aimée, était morte...
«J'avoue ma faiblesse. Je prononçai des
lèvres et non du coeur cette parole: « — Mon Dieu! que
votre volonté soit faite!» Et, songeant à ce que
le révérend Burthogge venait d'accorder à
notre amour, je sentis ma bouche amère et mon coeur plein
de cendres.
«Et c'est l'âme désolée que je
m'agenouillai au pied du lit où mon Annie reposait sous
une croix de roses, muette, blanche, et les pâles violettes
de la mort sur les joues.
«Homme de peu de foi, je lui dis adieu et je restai
plongé pendant une semaine dans une tristesse
stérile, qui ressemblait au désespoir. Combien
j'aurais dû me réjouir, au contraire, dans mon
âme et sans ma chair!...
«La nuit du huitième jour, tandis que je
pleurais, le front sur le lit vide et froid, j'eus la certitude
soudaine que la bien-aimée était près de moi
dans ma chambre.
«Je ne me trompais pas. Ayant levé la
tête, je vis Annie souriante et lumineuse, qui m'ouvrait
les deux bras. Mais comment exprimer le reste? Comment dire
l'ineffable? Et doit-on révéler de tels
mystères d'amour?
«Certes, quand le révérend Burthogge
m'avait dit: «Vivez avec Annie comme un mari avec sa femme!» il
savait que l'amour est plus fort que la mort.
«Enfin, mon ami, apprenez que, depuis cette heure de
grâce et de joie, mon Annie revient chaque soir près
de moi, embaumée de parfums célestes.
Il parlait avec une effrayante exaltation.
Nous avions ralenti le pas. Il s'arrêta devant
un hôtel de pauvre apparence.
— C'est ici que j'habite, me dit-il. Voyez-vous
à cette fenêtre, au second étage, cette
lueur? Elle m'attend.
Et il me quitta brusquement.
Huit jours après, j'apprenais par les journaux
la mort subite de Leslie Wood, ancien correspondant du
World.